À livres ouverts sur les rives de la Moselle
La Voie Bleue, qui épouse les courbes de la Moselle, ne présente pas de difficulté particulière. La parcourir pendant quatre jours de mauvais temps, au mois de mai, est donc une manière de pimenter cette baguenaude littérato-cycliste.
Jour 1. À 17 ans, ma fille est partie camper avec deux copines du côté d’Épinal. Je les avais déposées à la gare de Belfort. À elles l’aventure ! L’installation dans leur camping débute par un orage de grêle. À l’accueil, on les trouve courageuses d’avoir choisi la tente comme mode d’hébergement, alors que la fin de semaine est annoncée froide, pluvieuse et orageuse.
Quelques jours après ce séjour, j’ai découvert Les femmes sont aussi du voyage de Lucie Azema. La journaliste y démontre comment le système patriarcal a souvent empêché les femmes de circuler librement et d’être des aventurières à part entière. « La flânerie est l’apanage des hommes, la flâneuse l’aura bien cherché si elle a des ennuis. » Ainsi, je songe à ces trois jeunes femmes. Elles n’ont pas seulement à être « courageuses » : elles devraient simplement pouvoir jouir de la liberté de circuler en toute tranquillité. Elles ont osé l’aventure, je suis fier d’elles.

De mon côté, j’en ai profité pour planifier une escapade à vélo le long des rives de la Moselle. Cette rivière naît dans les Vosges et se jette dans le Rhin, après un parcours de 544 kilomètres. Mon itinéraire, lui, est bien plus modeste. J’ai confié ma tente habituelle à Mathilde, Eva et Mobisha. J’en ai donc emprunté une à mon copain Yann. C’était celle de son père, et je trouve cela émouvant. L’abri paternel et mon vélo sont deux anciens combattants : à eux deux, ils accusent septante ans. Je m’incline devant l’âge de mon matériel. Je compte sur leur sagesse et leurs expériences du terrain pour affronter les intempéries.
Certains voyagent avec une playlist dans les oreilles ; pour ma part, je m’engage sur une version littéraire.
Lucie Azema souligne que le voyage et la lecture sont deux activités intrinsèquement liées. Cette phrase résonne en moi, puisque j’ai choisi un mouvement littéraire. Dans mes sacoches, trois livres, trois voyages, comme autant de lettres semées tout au long de mon parcours. Ce sont des mots que je dépose ici et là, au gré de mes pauses ou de mes soirées.
La Conférence des oiseaux, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France et La Steppe distillent ma trace au fil de l’eau et des pages. Le poème persan du XIIe siècle écrit par Farid al-Din Attar dialogue avec celui du Suisse Blaise Cendrars, composé au début du XXe siècle. Entre les deux, une énième relecture de la nouvelle d’Anton Tchekhov (1888). Certains voyagent avec une playlist dans les oreilles ; pour ma part, je m’engage sur une version littéraire.
Pour ma première étape, j’avais prévu de garer ma voiture à Charmes, puis de rejoindre Liverdun à vélo. Cinquante kilomètres de mise en jambes. Dans La Conférence des oiseaux, les emplumés cherchent mille et une excuses pour ne pas accompagner la Huppe dans le merveilleux voyage qu’elle leur propose. Je n’en ai qu’une : cette pluie qui tombe sans discontinuer. La flemme. Je grille l’étape prévue et parviens au camping, à quatre roues. Je me sens un peu lâche tout de même.

Jour 2. La Huppe est une meneuse stimulante : « Si tu rencontres de nombreux obstacles imprévus, continue avec ferveur, car cela fait partie du voyage. » La météo est annoncée mauvaise. Initialement, je visais Thionville. Je me fixe finalement Metz comme étape du jour : 55 kilomètres d’une partie de cache-cache avec la pluie.
Au-delà de ces aspects diluviens, je suis déjà obnubilé par le retour et la logistique pour récupérer les filles. Je ne profite pas vraiment du trajet. Une portion de la véloroute s’intitule « Charles le Téméraire ». Ça prête à sourire : je suis vêtu du pantalon et de la veste de pluie, et je porte les gants dont je me couvre les mains l’hiver. Il pleut. J’ai froid.
« Et j’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie,
la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse,
la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud.
Je suis en route.
J’ai toujours été en route. »
Quel mauvais poète, ce Blaise Cendrars. Il porte la poisse. La nostalgie de son adolescence pèse une tonne dans mes sacoches et tire sur mes jambes.
Les messages WhatsApp que je reçois m’informent que les filles profitent pleinement de leur moment de liberté entre deux averses. Petits déjeuners soignés, repas qui se terminent par de magnifiques pâtisseries : elles sont nettement mieux organisées que moi. Depuis hier, je mange ces biscuits à l’épeautre que je traîne depuis la Suisse.


Metz, enfin. Je parviens au camping municipal. On m’informe qu’il n’y a plus de place. Eh bien, c’est reparti pour quinze kilomètres dans l’autre sens : c’est toujours ça de gagné sur l’étape de demain.
Camping de Corny-sur-Moselle. Le soir, je griffonne. Puis, je couvre plusieurs feuilles de papier de mes pensées. Sans destinataire pour les accueillir, ce sont mots insipides. C’est un rendez-vous manqué avec une jolie prose. Je suis tenté de les abandonner ici, comme une bouteille lancée dans la Moselle. Les lira qui voudra bien.

Jour 3. La nature qui m’environne devient un personnage à part entière de mon lent voyage. La Steppe version deux roues. Dans le récit de Tchekhov, le jeune Iégorouchka, lui, avance en calèche. Il contemple cet espace infini qui symbolise une forme de liberté. De mon côté, débarrassé des soucis de logistique — je sais que j’ai le temps à présent —, je prends mieux conscience de mon trajet.
Le ménage est complet : les vêtements de pluie rangés au fond des sacoches libèrent l’esprit. Quelques rayons de soleil m’escortent. La veille, j’ai manqué de nombreux détails. Aujourd’hui, je m’émerveille devant les jardins potagers et la Moselle qui se morcelle en dizaines de petits étangs. Ce sont de petites étendues d’eau bordées de cabanons, des lieux propices au repos et à la lecture. Un nouvel état d’esprit s’installe, et la perception du tracé change. Je suis sensible au moindre détail. Un échassier conçoit ma route comme une piste de décollage. Il me fait face, prend de l’élan, décolle et me survole. Un vol grandiose sans aucune trace de condensation.
Dans une boulangerie, alors que je pose mon billet sur le comptoir, la vendeuse m’interpelle gentiment : « On ne touche plus l’argent. Votre billet doit être placé dans cette machine qui rend la monnaie. » L’argent est désormais considéré comme « pestiféré » dans des endroits plutôt inattendus.
Plus tard, je traverse le village de Millery. À quelques mètres d’intervalle, on y trouve deux panneaux : le premier indique que la commune est labellisée « Villes et Villages Fleuris » ; le second précise qu’elle est placée sous vidéoprotection. Je suis interpellé par ces contradictions.
Pendant ce temps-là, les campeuses visitent Épinal. Au programme : le château, la Maison Romaine et sa Roseraie, ou encore le Musée de l’Image. Le soleil, qui se joue des nuages, est propice à un pique-nique sur les bords de la Moselle.

Niklaus, Tim et le Maroc
Retour à Liverdun. Au camping, j’installe ma tente à côté d’une table en bois protégée par un auvent. À peine posé, la pluie revient ; je patiente à l’abri, juste devant l’ouverture de la toile. La Steppe entière s’accommode de mes genoux. Iégorouchka rencontre l’injustice, la pauvreté, la solitude mais également l’espoir. Le voyage fait vieillir. Deux cyclo-voyageurs débarquent : un petit signe de tête. Ils montent leur campement de l’autre côté de la table. La conversation s’engage timidement, en anglais. Niklaus et Tim sont allemands.
Je m’assieds en face d’eux. La discussion aborde nos parcours respectifs : nos itinéraires cyclistes tout d’abord, puis nos chemins de vie. Le froid s’installe dans le camping. Alors que Tim, Niklaus et moi partageons une bière, le responsable des lieux effectue le tour des rares tentes afin de proposer des couvertures supplémentaires à ceux qui en auraient besoin.
Le partage […] c’est un geste simple dont je me fais dorénavant le gardien
Lucie Azema, encore elle, évoque son rituel du thé lorsqu’elle s’installe dans un endroit. Il lui permet de retrouver une ambiance familière. Pour ma part, c’est une habitude que je tiens d’une escapade à vélo au Maroc, il y a plus de vingt ans. Elle convoque le goût du partage. Ainsi, c’est tout naturellement que je propose à mes deux compagnons un thé à la menthe. C’est une petite astuce : boire chaud avant de se glisser dans son sac de couchage.
Jour 4. Le matin, Niklaus et Tim ne sont pas encore réveillés lorsque je quitte le camping. La veille, j’avais déjà rangé la plupart de mes affaires dans mon véhicule. Je laisse un petit mot sur la table de notre amitié nocturne : « Take care and enjoy your life. Bruce. » Une trace discrète de notre rencontre ; semer des phrases, encore et toujours. J’allume le contact et je pars. À la sortie du village, mon regard accroche une boulangerie. Je me gare. Je reviens au camping avec plusieurs croissants. Les deux cyclo-voyageurs sont en train de chauffer l’eau pour le café.

Le partage, encore une habitude marocaine : le souvenir de tous ces arrêts sur la route pour se voir offrir des figues ou un morceau de pain à tremper dans de l’huile d’olive. C’est un geste simple dont je me fais dorénavant le gardien. Dans ma tête, je rêve de ramifications : des montagnes de l’Atlas aux rives de la Moselle, et maintenant jusqu’en Allemagne, j’imagine la chaîne grandissante des touristes perpétuant cette tradition d’offrir un bout de pain à l’autre.
Puis, à 65 kilomètres de là, il y a mes trois aventurières. Pendant quatre jours, elles ont affronté les aléas d’une excursion placée sous le signe du mauvais temps : le vent, la grêle et la pluie, autant d’obstacles à un séjour paisible. Ce qu’on appelle, en somme, la galère. La Huppe, Iégorouchka et Blaise transforment l’innocence en expérience. Sur les bords de la Moselle, les filles, quant à elles, ont éprouvé la solidarité et se sont forgé des souvenirs communs auxquels elles pourront se raccrocher tout au long de leur vie.

