22
Août
2026
5

La vie selon Sophie

Il y a des invitations difficiles à refuser, même lorsqu’il faut rallier Genève par cinq trains et anticiper les démarches d’accréditation pour accéder à un bâtiment emblématique de la paix. Celle au vernissage de l’album Une vie pour les autres agglomérait plusieurs saveurs qui nourrissent mon esprit : la bande dessinée et la coopération au développement.

Sergio Vieira de Mello était un fonctionnaire international brésilien qui travaillait pour l’Organisation des Nations unies. Il a été tué lors d’un attentat-suicide en 2003, en Irak. La fondation qui porte son nom perpétue son travail et son idéal. Je ne connaissais pas l’œuvre de cet humaniste qui a laissé une profonde empreinte morale dans les couloirs du bâtiment que je parcours aujourd’hui. Son ombre rôde dès mon arrivée au contrôle de sécurité du Palais des Nations. À l’accueil, on active mon badge, je poursuis mon chemin. Je tends l’oreille. Entre deux passages de sacs au scanner, l’un des agents chargés de la sécurité évoque « Une affaire vieille de plus de 20 ans… Elle mériterait d’être mieux connue. » Je plonge lentement dans son histoire.

Je suis les instructions pour me rendre à la salle des Pas Perdus : à la sortie du contrôle d’accès, descendre l’escalier, tourner à droite vers un parking, suivre les indications jusqu’à la porte A11… Je me laisse porter par les informations qui défilent sur mon smartphone. En guise de salle, je découvre plutôt une longue et lumineuse galerie qui borde différents salons. Ce 19 août, cela fait exactement 23 ans que Sergio Vieira de Mello a été assassiné. Cette date est désormais la Journée mondiale de l’aide humanitaire. Une heure avant le vernissage de l’album de bande dessinée qui évoque en filigrane son destin, la fondation avait organisé une cérémonie de commémoration.

Suivre un rêve

La salle se remplit petit à petit. Il est 17 h. Les deux auteurs de la BD sont attablés, une file désordonnée se forme et les dédicaces débutent. Les ouvrages, empilés sur la table, passent de main en main. Sur la couverture de l’album, nulle trace de l’homme qu’on honore aujourd’hui. À sa place, une jeune fille : Sophie. Elle rêve de travailler dans l’humanitaire malgré l’avis cynique de son père. Malgré tout, discrètement, elle ouvre ce lourd rideau qui lui cache un monde encore inconnu. À ses côtés, nos idéaux se frottent à une réalité parfois brutale. Résilience.

En guise de salle, je découvre plutôt une longue et lumineuse galerie qui borde différents salons.

Anne Willem Bijleveld, le président de la fondation, débute la série des allocutions. Il rappelle ce travail de mémoire. Le public écoute, concentré. Le journaliste et romancier Blaise Hofmann, qui a écrit le scénario, s’explique : « Je ne voulais pas faire une simple biographie de Sergio, mais suggérer sa présence. » À nouveau, l’ombre de l’envoyé spécial de l’ONU en Irak se glisse parmi la foule. La directrice des éditions La Joie de Lire, Francine Bouchet, prend la parole. Elle remercie Blaise Hofmann pour son travail et fait son mea-culpa : elle avait émis des réserves quant au choix de son équipe de confier le dessin à Elmax, un jeune auteur. Ce dernier avait à peine plus d’un an lors de l’attentat de Bagdad. « J’étais dubitative. Mais le résultat est là : je me suis trompée. » Le dessinateur revient sur son enthousiasme et sur la liberté de créer qu’on lui a offerte tout au long de ce défi.

Faux-photographe

Se promener avec un appareil photo et, surtout, prendre des clichés est une véritable invitation à la conversation. C’est également une forme de pression. Je photographie, regarde mon écran et esquisse un sourire de dépit. Sous-exposée. Je recommence. Je photographie, regarde mon écran… surexposé. Une dame s’approche. Elle dégage une élégance d’une simplicité apaisante : « Êtes-vous photographe ? » Je devine sa demande. Elle veut que je lui fasse parvenir mes photos. Un peu gêné par mes compétences photographiques et par la lumière de la salle des Pas Perdus, qui perturbe mes réglages, j’accède à sa requête et lui demande une adresse courriel. Elle m’épelle son prénom, « Annie », puis continue… C’est un moment de bascule : je me rends compte qu’il s’agit de la veuve de Sergio.

Décidément, mes passages à Genève convergent souvent vers l’invraisemblable. Soudain, Sergio prend corps par la voix de son épouse. Elle m’explique la genèse de ce livre : « On voulait un récit qui parle à la jeunesse, la BD est un excellent moyen. La transmission était l’une des préoccupations de mon mari. » Je l’écoute tout en observant ces hommes et ces femmes qui se promènent avec un album d’Une vie pour les autres sous le bras. Ce jour-là, au Palais des Nations, les jeunes ne sont pas vraiment nombreux. Toutefois, de cette rencontre avec les auteurs germent quelques sourires. Ici, on montre le dessin réalisé en direct par Elmax ; là, on relit les mots de Blaise.

Ce court dialogue avec Annie m’enchante. Il éveille en moi une forme de responsabilité : celle de mieux faire connaître l’histoire de la jeune Sophie, dont les rêves sont brusqués par un père un peu trop terre à terre. Son histoire interpelle. Elle entre en résonance avec les idéaux de la jeunesse. J’ai échangé quelques mots avec Blaise et Elmax. Je suis séduit. Dans un mois, ils seront présents à Tramelan. Il y a tant de rencontres à faire au cœur de notre humanité. Je me réjouis de les accueillir et de perpétuer ainsi cette volonté de transmission qui irriguait l’esprit de Sergio.