20
Sep
2026
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La trilogie du vivant

Curieusement, mes lectures de la dernière quinzaine ont convergé vers une même fascination pour les mondes minéral et animal. Entre un cadeau reçu et deux choix presque évasifs, ces trois ouvrages ont trouvé un écho particulier dans le rythme de ma vie de ces derniers jours.

Je flâne dans la librairie. Je n’ai pas d’idée précise en tête, sinon celle de passer le temps. Ma fille peine à se décider pour un ouvrage. Mon regard se pose sur un auteur que j’apprécie. Lorsque je prends ce livre en main, je ne me doute pas de la supercherie. Les Forêts et les Pâturages est en réalité un simple recueil d’une vingtaine de chapitres extraits de Histoire d’une montagne, que j’ai lu il y a quelques années.

Peu importe. Lire Élisée Reclus, c’est définitivement s’émerveiller de la hauteur prise par le temps géologique sur la conscience de l’humanité. En 1880, le militant anarchiste décrit mieux que quiconque la physique et les mouvements qui agitent les montagnes. « La montagne est une créatrice : elle verse dans les plaines les eaux fertilisantes. » L’homme est un poète, chaque phrase est taillée pour exalter l’esprit et surtout pour convier à choyer la nature. Le rôle de cette dernière est indissociable de notre survie.

Dans cette même librairie, le même jour, je passe en caisse avec Monde animal de l’écrivain suisse Blaise Hofmann. Au moment où ma carte bancaire règle mes achats, je suis loin d’imaginer la filiation qui existe entre ces deux ouvrages.

L’anarchiste débute son livre ainsi : « J’étais triste, abattu, las de la vie (…) Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de la ville bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes (…) » Cent trente-six ans plus tard, Blaise Hofmann termine le sien ainsi : « Ce petit livre serait ravi, si en le refermant, tu ressentais tout au fond de toi une irrépressible envie de montagne, de lac, de ruisseau et de forêt. »

« J’ai vu ce titre un peu barré, je me suis dit que cela te correspondrait bien. »

Au fil de son récit, le Suisse passe maître dans l’art de l’observation. Il admire aussi bien les insectes que les grands rapaces et souligne l’incapacité de l’Homme à gérer sa place dans le monde animal. Tantôt, il extermine ceux qu’il considère comme nuisibles, pour devoir ensuite les réintroduire des décennies plus tard. Blaise Hofmann ne cache pas certaines de ses déceptions. Parfois, le tourisme photographique de masse appauvrit l’authenticité des rencontres sauvages.

De son côté, Geoffroy Delorme s’est fondu dans l’intime de la faune. Durant sept années, il a été L’Homme-chevreuil. Avant d’aller plus loin dans le récit de cette aventure, je relève la forme du livre : le soin apporté à la typographie, aux marges et à sa fabrication. Avant même de décrypter les mots, on se love dans un fauteuil confortable pour le regard et l’esprit. L’Homme-chevreuil m’a été offert par ma fille pour mon anniversaire. « J’ai vu ce titre un peu barré, je me suis dit que cela te correspondrait bien. »

Gamin déjà, Geoffroy Delorme est un rêveur. En classe, il s’émerveille des événements qui se déroulent à l’extérieur. Il y a ce petit animal invisible qui trotte dans sa tête : la liberté. Il poursuit sa scolarité à distance et, au fil des ans, noue une relation clandestine. La nature sauvage imprègne peu à peu son corps. Il décide de vivre en forêt. Ses meilleurs amis sont désormais des chevreuils.

L’Homme-chevreuil rejoint ainsi L’homme-blaireau, c’est-à-dire le naturaliste Robert Hainard, évoqué à de nombreuses reprises par Blaise Hofmann. Entre ces deux hominidés-mammifères, aux regards incisifs et sans concession sur le monde moderne, se glisse la poétique d’Élisée Reclus qui, lui, ne s’attarde guère sur le monde animal.

Né il y a bientôt deux siècles, Reclus menait une profonde réflexion morale sur les « progrès » de l’humanité, dont l’activité affectait déjà sérieusement les écosystèmes. Au XXIe siècle, les observations de Geoffroy Delorme et de Blaise Hofmann montrent que ce combat pour préserver la nature reste plus que jamais d’actualité. Depuis toujours, la littérature est l’une des armes les plus précieuses pour le diffuser. On ne doit donc pas s’étonner que certains cherchent à la maîtriser…