25
Oct
2026
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ll y a trente ans… Le GR20 (suivi du témoignage d’un carnet de voyage oublié)

Il y a environ trente ans, je bouclais le GR20 avec mon camarade Fabien. De ces 180 kilomètres de randonnée pédestre, les souvenirs survivent tant qu’ils le peuvent. Heureusement, il me reste un vieux carnet de notes et quelques dessins jamais finalisés.

Au siècle dernier, le premier site internet que j’ai bricolé relatait notre grande traversée de la Corse (du 1er au 21 août 1996) : conserver précieusement les sensations par une trace écrite, déjà. Très vite, j’ai eu l’envie d’ouvrir ce site à différentes contributions de voyageurs et voyageuses. Internet était alors un outil magnifique pour les rêveurs et rêveuses en tout genre. Un petit blog de l’aventure était né.

De cette période, il ne reste rien. La trace numérique s’est effacée, perdue dans les composants des serveurs abandonnés aux milliardaires de la tech. Les carnets de notes, bien qu’oubliés dans les commodes, existent toujours. Nul besoin d’électricité pour rallumer la mémoire ; une victoire du papier sur le digital en somme.

Notre GR20 puise ses sources dans le magazine de l’extrême Ushuaia, une émission populaire des années nonante, diffusée le samedi soir sur la première chaîne française. L’animateur était alors planté au sommet d’une montagne corse et évoquait ce parcours mythique. Les images ont marqué les deux étudiants que nous étions. « Tu as vu cette émission ? On y va ? » Un poil naïf, notre coup de téléphone à l’office du tourisme corse devient mémorable. « Est-ce qu’il est possible de parcourir le GR20 à vélo ? » Un rire énorme au téléphone. L’aventure est lancée.

C’est une histoire à double voix : nous écrivons à tour de rôle. Le récit est sans filtre, chacun pouvant lire ce que l’autre a rédigé.

1996. Pas de smartphone, une série de cartes IGN au 1:25 000 achetées au Vieux Campeur, de la bouffe lyophilisée et des sacs à dos d’un poids supérieur à 20 kg. Le carnet de bord : un bloc-notes C6 dont les pages peuvent s’arracher. Trente ans plus tard, les feuillets sont toujours solidement arrimés. Les écrits solidement gravés sur les petits carreaux. Il n’a aucune odeur, ni trace témoignant d’une balade physiquement éprouvante.

Un carnet qui parle

La lecture de ces pages éveille les souvenirs. On y retrouve en détail les différentes étapes d’un voyage qui débute par le TGV Paris-Nice, puis une nuit sur la plage pour attendre le ferry devant nous emmener sur l’île de Beauté. Fabien écrit : « Nuit à Nice mémorable. Abruti par une succession de tournées dans le TGV. » Les images reviennent : le carnet est posé sur nos genoux, au sol ou sur une table. C’est une histoire à double voix : nous écrivons à tour de rôle. Le récit est sans filtre, chacun pouvant lire ce que l’autre a rédigé.

On retrouve des thèmes propres à deux jeunes gars insouciants de 20 ans : les filles, le souffle de l’aventure et la plongée dans l’inconnu. Les écrits se complètent, entre récit « déliré », quelques poésies bizarres et chanson parodiée.

Le carnet retrace la régularité des départs, entre 7h et 7h30. Chaque matin. En voyage, il y a toujours ce moment où l’esprit se raccroche à un rêve. Le 7 août 1996, j’écris : « Vivement la planche à voile, le canard sauvage, les escargots à l’aïoli, la bourride, la sardinade, le sable et le grenache. » L’Aude est ancrée dans mon ADN.

Sur les notes, il y a les cochons sauvages agressifs, les nuits de bivouac plus ou moins confortables, le souvenir des cheminements le long de magnifiques crêtes, les caprices de la météo et la tente à amarrer aux arbres pour résister aux rafales. Ce carnet est notre mémoire, il complète les sensations arrachées par notre corps à l’oubli.

Il y a la comptabilité du randonneur à mi-parcours : les étapes parcourues, avec la durée de marche et quelques réflexions. La mienne : « Le GR20 est un camping en perpétuel mouvement. » Fabien, lui, exhume de ma mémoire ma mauvaise humeur dans les passages difficiles : « Bruce a progressé, maintenant il s’est fait une raison et il prend sur lui les difficultés du parcours. »

11 août 1996 : La journée de mes 21 ans coïncide avec la fin du tronçon nord du parcours. Sur la trentaine de personnes qui a débuté l’aventure en même temps que nous, il en reste une douzaine : Fabien, Ségolène (seule rescapée d’un groupe qui a abandonné le troisième jour) et moi ; Anne et Laurent ; Nicolas le barbu et Élise ; Alex le comique, Bernard et Élisabeth ; Georges et Patricia, un couple au joli accent du Sud. Les visages ont disparu, les notes sont restées. Le descriptif de certains menus aussi. Au restaurant du 12 août 1996 : soupe corse, omelette au fromage de brebis, gâteau à l’ananas, pastis… et beaucoup de pain.

Notre aventure tranche avec celle des marcheurs et des marcheuses du XXIe siècle, suréquipés, surentraînés et surlocalisés.

Le carnet est également le témoin de notre malhonnêteté. Il y a prescription. « Vous ne prenez pas de douche ? » me demande, suspicieuse, la vieille responsable du camping en ne recevant que 40 francs dans ses mains. « On l’arnaque de deux douches chaudes », note un peu plus loin Fabien.

Le 15 août 1996 marque le dernier passage à plus de 2 000 mètres d’altitude. « Journée moins terrible que prévu », commente très sobrement Fabien. Plus loin : « L’appel de la mer grandit (même pour moi, eh oui !) » L’aventure se termine à sept : Fabien, Ségolène, Anne, Laurent, Élise, Nicolas et moi.  La fin du carnet est presque aussi brutale que la fin de la randonnée. Le 18 août 1996 : « Baignade à Porto-Vecchio – un môme se fait engueuler parce qu’il a pissé sur sa sœur. » Fin du voyage.

Le XXIe siècle à l’assaut du GR20

Aujourd’hui, Facebook regorge de groupes évoquant cette mythique traversée de la Corse. Notre aventure tranche avec celle des marcheurs et des marcheuses du XXIe siècle, suréquipés, surentraînés et surlocalisés. Les descriptifs et les photos partagés ne suscitent chez moi ni envie ni émotion. J’éprouve un sentiment de malaise face à l’abandon de la culture du rêve au profit de celle de la performance, des étapes doublées et du partage instantané. Une agitation qui caractérise notre époque. Ne soyons pas innocents : je cède parfois, moi aussi, à cette tentation de me glorifier sur les serveurs mondiaux.

Heureusement, il y aura toujours un petit carnet, véritable miroir du réel, pour accueillir les émotions de l’instant ou celles d’une journée passée à rêver, loin du clavier et des déformations du numérique. Rangé dans un buffet, il conservera sa fonction essentielle : transmettre le passé au présent et renflammer la mémoire, sans craindre que les éternuements technologiques ne la fassent disparaître.


L’étymologie de nos racines

Témoignage d’un carnet de voyage oublié, (texte de 2011)

« Perdu au fond d’un buffet familial, je déplore ma vie de carnet de voyage idolâtré et désormais oublié. Jadis, un homme additionna des mots qui modelèrent une humeur enracinée pour l’éternité. L’exil de ce vieillard dans un home suggèrera ma renaissance.

Mes pages sont jaunies, embellies de sueur et de souillures involontaires. Quelques feuillets manquent à ma reliure ; ignoblement annihilés, témoins gênants d’un crime de pensées inopportunes ou inavouables.

En m’interrogeant, le liseur constate l’exécrable prose du barbouilleur. L’écriture est fatiguée ; on tolère tout juste le lexique approximatif de mots mal effleurés par la pointe d’un stylo crasseux.

Les courbes qui m’enflamment furent rêvées par l’esprit. Il les insufflera à la main qui les esquissera. Ces tirades sont l’instantané d’une brève vie à vagabonder sur les chemins.

Souvent, ces phrases ne sont qu’une kyrielle de chiffres et de lettres ; le condensé d’une journée de voyage si éprouvante qu’il fut impossible d’y apposer des émotions avec frénésie.

Le temps absout les mentalités. Ou plutôt, il les manipule à sa guise. Parfois nostalgique, l’auteur lui-même ricane de ses écrits passés ; que de foutaises et de mièvreries exacerbées méditera-t-il alors.

Pourtant, je suis l’observateur éclairé d’une nature révolue ; un legs familial qui filera de génération en génération. Je dois me soustraire aux dépotoirs qui me guettent et me confondre aux objets du quotidien. J’octroie aux héritiers l’aubaine unique de parachever un morceau du puzzle de leur aïeul. Le pictogramme final décrypte leurs propres origines. »