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Nov
2026
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Ulysse à vélo – La balade jurassienne d’Homère

D’Homère à Rouget de Lisle, il n’y a que quelques tours de roue. La traversée de la Méditerranée s’est transformée en une grande traversée du Jura.

Jeudi 15 octobre 2026. Le rendez-vous avec mon camarade Fabien est fixé à Perrigny, une commune située dans la banlieue de Lons-le-Saunier, patrie de l’auteur de la Marseillaise. Statue et commerces à son nom. Ici, Rouget de Lisle est célébré. Du côté de notre vieux duo, ce sont 250 kilomètres dans les montagnes jurassiennes sur nos antiques bicyclettes qui nous attendent.

Dans une des mes sacoches, bien loin du chant patriotique français, je traîne les 24 chants qui composent L’Odyssée. 24 siècles séparent les deux œuvres. C’est vertigineux ! Ulysse s’est perdu pendant une dizaine d’années dans la Méditerranée. Nous nous glissons dans les chemins sinueux du Jura.

Admettons-le. Je suis un homme de l’horizontalité, amoureux des siestes et des plats chemins qui bordent les cours d’eau. La P’tite GTJ (Grande Traversée du Jura) est un parcours de moyenne montagne.

Chant I

Nous nous réveillons d’une nuit sans saveur dans nos voitures respectives. Une petite excitation est palpable. Vingt et un ans que Fabien et moi n’avons plus pédalé longuement ensemble. Le trajet débute d’une manière douce. Nous sommes riches d’une bonne humeur et d’une voie verte qui habitue nos jambes. Nous roulons sur une ancienne ligne de chemin de fer. Elle était exploitée par la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) jusqu’à sa nationalisation en 1938. Le faux-plat légèrement ascendant est roulant.

L’esprit est rassuré et charmé par la succession de tunnels que nous traversons. Le premier, celui de la Diane, mesure 889 mètres. À l’intérieur, ni mouton ni cyclope. Dès notre entrée dans la pénombre, les néons s’allument automatiquement et guident notre chemin.

Les anciennes habitudes s’installent très rapidement. Fabien est plusieurs centaines de mètres devant moi. Il agit en véritable poisson-pilote

Les galeries se succèdent. Nos voix résonnent. Très vite, nous remarquons ce qui était annoncé par quelques rares témoignages de cyclotouristes sur internet. Les ravitaillements sont rares, le café et les croissants absents de notre début de journée. Comme Ulysse, nous disposons d’une réserve de nourriture, mais une île avec des produits frais serait la bienvenue.

Les anciennes habitudes s’installent très rapidement. Fabien est plusieurs centaines de mètres devant moi. Il agit en véritable poisson-pilote, il prend en charge le rythme de la journée, la carte et endosse même le rôle de cuisinier. Mes seules contraintes : le suivre, m’émerveiller des paysages et les photographier. Ma charge mentale est à zéro.

Notre cheminement suit la bien nommée Route des lacs. La journée est vallonnée, la météo clémente et notre périple prend petit à petit une certaine hauteur. Les pensées sont géographiques et les conversations tournées vers d’anciens souvenirs de voyages. On évoque l’âge de notre matériel et les aventures du passé. Nous reviennent en mémoire une première escapade à 17 ans : 150 kilomètres d’Us, dans le Val-d’Oise, au Tréport, au bord de la Manche. Quand la tendresse de l’adolescence se compte en triple décennie, le poids des âges se fait sentir. Pourtant, l’expérience pousse les hommes à davantage d’ivresse.

La dernière ascension est roulante et la journée s’achève sur une mise en jambe de 53 kilomètres. Nous atteignons Foncine-le-Haut, 900 mètres d’altitude. Un coup d’œil sur le profil de cette randonnée nous donne à apercevoir que les géants de notre odyssée sont encore devant nous. Cette commune de 1000 habitants est accueillante : on y trouve de la bière. Le camping municipal est fermé, mais accessible. Nous nous installons près de la rivière.

Chant II

La seconde étape est le prolongement de la première. Nous l’avions terminée sur la terrasse d’un bar. Elle débute de la même manière. Le houblon simplement remplacé par le café et les croissants.

« Vous allez être mouillé, aujourd’hui ! », nous informe un badaud qui nous observe remonter sur nos vélos. Confiants, nous pédalons en sandales et en short. Une petite bruine s’installe, mais ne gâche pas notre humeur d’être sur la route. Au fil de la journée, Poséidon nous gratifie d’une pluie couvrante, ne lâchant pas le moindre millimètre de notre corps. Heureusement, notre équipement est éprouvé.

Sur Ééa, Circé transforme les hommes en animaux : je me rêve en panthère des neiges.

À Mouthe, un restaurant baptisé le Grand Tétras et une affiche publicitaire pour un festival de photos animalières convoquent en moi le grand Vincent Munier. Mon esprit est confus. Le photographe n’est pas jurassien, mais bien vosgien. J’ai un coup de pédale en trop dans l’nez ! Pourtant, je ne ressens pas la fatigue de la journée d’hier. Mon esprit s’égare un peu. Sur Ééa, Circé transforme les hommes en animaux : je me rêve en panthère des neiges. Dans l’abribus de Remoray où nous nous abritons de la pluie, les nymphes nous prennent pour des naufragés.

Après Bonnevaux, et malgré quelques interdictions qui ne parviennent pas à nous dévier de notre route, nous traversons de jolies tourbières qui entrent en totale contradiction mentale avec le passage sans saveur de la ville de Frasne.

70 kilomètres de flotte, c’est assez long. Pourtant, le plus dur de notre parcours a été effectué puisque nous avons franchi le point culminant de notre itinérance, placé à 1071 mètres d’altitude. Contre toute attente, c’est Fabien qui en a marre le premier de cette pluie. Il se met en quête d’un endroit où planter la tente. Nous explorons différents emplacements dans la forêt. Ça manque de terrain plat. À la Chapelle-d’Huin, une jeune femme nous apprend l’existence d’un camping à Levier. Six kilomètres à parcourir.

Le camping de Levier est fermé… mais ouvert ! Les installations pour les tentes ne sont plus disponibles à cette période de l’année. Les quelques bungalows sont tous occupés. Après un léger flottement, Calypso nous accueille sur son île. Elle nous permet de camper et nous ouvre les sanitaires pour que nous puissions supporter une douche froide et disposer d’un endroit sécurisé pour nos besoins naturels.

Chant III

Le petit-déjeuner est olympien : café, pain, jus de fruits. La nymphe sort quelques cartes et plusieurs conseils de sa besace. On discute itinéraire, possibilité de restauration et d’hébergement pour la fin de notre journée. Providentielle, elle éloigne même la pluie du début de cette troisième étape.

Les obstacles d’une journée sur le vélo ne sont pas toujours physiques. Ils s’incarnent parfois dans l’allure d’une inoffensive grand-mère. Élisabeth, 82 ans, enseignante à la retraite, nous interpelle alors que nous traversons son village. Discrètement, je mets en route mon dictaphone. L’instant est authentique. Elle parle, parle, parle. Dix minutes s’écoulent et nous sommes toujours immobilisés. Intérieurement, j’en veux à Fabien : il est apiculteur et n’a même pas un peu de cire d’abeille dans ses bagages. Ulysse reste un meilleur navigateur.

La vieille dame n’est pas très tendre avec sa région : la désertification de son village, la poste qui est fermée, l’école qui est menacée, le nombre de lacets de chaussures qu’elle a attachés durant sa carrière d’enseignante et nos vêtements trop sombres à son goût : « Je trouve dommage. Je me dis, mais est-ce qu’ils veulent se faire culbuter ? » Elle nous raconte son amour pour le patin à glace et la bicyclette… Ce qui tombe bien, car nous aimerions remonter sur les nôtres. Élisabeth, avec sa belle veste jaune fluo et son grand sac rouge étincelant, nous a retenus plus de douze minutes selon mon dictaphone.

Le trajet nous emporte ensuite dans les massifs forestiers du Jura. Pour la première fois, je retrouve l’imagerie mentale que je m’étais faite de cette région. Ses petites routes sauvages qui traversent des forêts percées, ici et là, d’une petite rivière. L’ascension de ce matin est un silence visuel reposant. Fabien est masqué par les contours de la route. Mon environnement est bercé par le bruit des gouttes qui s’écoulent des feuillages. Ma rêverie est altérée par une image forte et toute en contraste de la veille : les chasseurs sur le bord de la route, les panneaux indiquant qu’une battue est en cours et les chiens qui hurlent dans la forêt. Aujourd’hui, je rêverai de croiser un lynx, ce dieu des forêts et des massifs jurassiens.

« Le vin de l’Arbois, plus tu en bois, plus tu marches droit. »

La suite est une succession de tableaux, marquée par l’indiscrétion des freins de Fabien qui animent nos traversées de villages. On nous remarque. Aux forêts succèdent les vignes. Un passant nous informe sur les effets caractéristiques de la boisson locale : « Le vin de l’Arbois, plus tu en bois, plus tu marches droit. » Ce proverbe ne sied pas vraiment à notre aventure cycliste et sinueuse. Dans L’Odyssée, le vin est une boisson rituelle et conviviale. En Arbois aussi.

Pour cette dernière nuit de notre périple, nous avons choisi la facilité de la chambre d’hôtes. Dominique est accueillante et nous conseille un très bon restaurant gastronomique à un prix abordable pour la soirée. Le repas est divin.

Chant IV

Internet n’a pas menti. La salade de fruits qui compose une partie du petit-déjeuner de Dominique est un véritable cadeau d’hospitalité homérique. On lui explique notre trajet et nos longues journées sous la pluie. Fabien revient sur son insistance et sur son plaisir à dormir bien au chaud. Notre hôte se moque avec une forme de délicatesse : « En gros, à 50 ans vous ne pouvez pas faire les trucs que vous faisiez à 20 ou à 30 ans. » Notre moment d’échange est trop bref, mais chaleureux.

Travailleuse sociale à Paris, Dominique est revenue s’installer dans la maison de son enfance pour la transformer en chambre d’hôtes. Si sa fille vit non loin de chez elle, son fils, lui, s’est installé aux Philippines. Dominique s’y rend chaque année pour y retrouver sa petite-fille.

Nous quittons notre hôte l’esprit éclairé d’un savoir précieux. Dominique a notamment répondu à une de mes interrogations sur ces inscriptions plutôt étranges sur certains bâtiments : les fruitières. C’est un nom typiquement jurassien pour désigner des coopératives fromagères. « On dit fruitières pour signifier que c’est le fruit du travail collectif », nous explique-t-elle.

La brume est une météo qui enferme les pensées ; les couleurs et les odeurs sont masquées et le repli sur soi devient inévitable

« Lorsque parut la fille du matin, l’aube aux doigts roses ». Ce vers récurrent dans L’Odyssée est une véritable arnaque. Pour cette dernière journée, point de couleur. Fabien et moi naviguons dans un dégradé de gris, plus ou moins intense selon l’altitude à laquelle nous nous trouvons. Au fil de la journée, je devine davantage mon camarade que je ne le vois.

La brume est une météo qui enferme les pensées ; les couleurs et les odeurs sont masquées et le repli sur soi devient inévitable. Entre le corps et l’esprit, mon ADN se cherche encore. Mon horizontalité a été mise à l’épreuve des ascensions et pourtant, je m’y suis senti à l’aise. Je ne ressens ni fatigue ni lassitude.

Au matin de cette quatrième étape, la route sinue entre les vignes. Curieusement, les parties plates du trajet m’ennuient. Je trouve ces portions de chemin hypocrites, incapables de choisir entre une élévation franche ou une descente grisante. Le plat manque légèrement de piment.

Ulysse est arrivé seul à Ithaque. Notre retour à Perrigny se célèbre à deux. Dans notre aventure, point de massacre final ; le sang n’a pas coulé. Toutefois, il s’en est fallu de peu. À quelques centaines de mètres de notre destination, nous poussons nos vélos pour franchir le dernier raidillon qui nous sépare de nos voitures. Peut-être porté par l’enthousiasme de cette fin de parcours, Fabien perd l’équilibre et tombe… Placé derrière lui, comme toujours, j’assiste à cette chute inattendue. Il se relève sans mal : les pensionnaires de l’Olympe ont été généreux. Ils ont libéré Ulysse du conflit qui menaçait son territoire et n’ont pas voulu laisser une mauvaise impression à notre épopée placée sous le signe de la fraternité.