1
Nov
2026
5

Marque ta vie !

Ces dernières semaines, je me suis attaché à boucler toutes les histoires ouvertes qui parsemaient mon esprit de leur lyrisme, à dénouer le fil de livres parfois entamés il y a plusieurs mois. Au fur et à mesure de la conclusion de ces différents récits, j’ai libéré mes marque-pages de leur sacerdoce. Et si ceux-ci racontaient notre propre histoire ?

Le lecteur désordonné et impatient que je suis ouvre spontanément plusieurs lectures en parallèle. Les marque-pages en deviennent des ressources précieuses. La pénurie s’installe. Or, même sans imagination, tout peut s’aventurer à endosser le rôle de « garde-mémoire ».

Les marque-pages se métamorphosent au gré des lieux où je m’installe pour me couler dans une nouvelle histoire : un ticket de supermarché, un billet de concert, une photographie, une carte de visite ou encore une publicité. Autant de témoins d’une rencontre ou d’un lieu traversé. Il y a également ceux qui sont conçus pour cette fonction première, reçus dans un salon du livre ou achetés dans une librairie. Puis viennent les inestimables, ceux faits maison, offerts par un être cher.

Doté d’une double fonction, le marque-page ne sépare pas simplement les feuillets lus de ceux à lire. Il assure également une douce transition entre la lecture et le réel.

Au départ, livres ouverts et marque-pages n’ont aucune affinité particulière. Leur rencontre n’est que le fruit du hasard, celui d’une main qui agrippe aléatoirement un objet vaguement rectangulaire ou carré. Une seule contrainte : être suffisamment plat pour se glisser entre deux pages sans les déformer. Puis, l’ouvrage se referme sur le signet ; la lecture est mise de côté.

Lorsque je renoue avec ma liaison littéraire, le marque-page attire le regard. Des associations s’esquissent dans mon esprit. Les péripéties du récit viennent se mêler à la réalité de mes souvenirs, comme l’attente d’un concert lors d’un festival de musique, ou encore cette soirée passée en forêt, auprès d’un feu de bois. La force des images du passé chahute la concentration. Suspendre un instant le temps. Offrir à l’esprit l’espace nécessaire pour s’accorder à nouveau au rythme de l’histoire et s’encorder à la vie de ses protagonistes.

Doté d’une double fonction, le marque-page ne sépare pas simplement les feuillets lus de ceux à lire. Il assure également une douce transition entre la lecture et le réel. Mais surtout, il conserve la mémoire des lieux et des instants qui ancrent dans notre chair cette relation privilégiée avec le livre.

Par jeu, j’ai conservé quelques-uns des marque-pages qui ont jalonné mes différentes lectures de l’année. J’ai remarqué qu’ils retraçaient les cheminements de ma propre histoire. Si certains auront le bonheur de s’amouracher de plusieurs livres, d’autres seront injustement mis de côté. Ici, aucune justification : seul le hasard guide la rencontre entre le signet et ma main. Toujours.

Regroupés ensemble, mes marque-pages, quelle que soit leur nature initiale, forment une cartographie discrète, presque involontaire, de mon quotidien. Ils racontent mon rythme de vie, la nature de mes envies ou de mes passions.

Au fond, cet assemblage hétéroclite décode mieux que quiconque l’intimité de mes pensées.