8
Août
2026
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Sobriété naturelle

Certains poètes évoluent loin des cercles culturels et des milieux littéraires. Mon oncle Georges est de ceux-là. Ses rimes, ce sont ses pas qui calligraphient la terre d’Occitanie ; ses vers, ce sont ses mains qui la cultivent.

Georges est un héros qui s’ignore. C’est bien normal : je ne lui ai jamais dit qu’il en était un – un des miens, en tout cas. Loin des artifices des chantres modernes de la sobriété volontaire, mon oncle est un apôtre de la sobriété naturelle. Ce n’est pas une conviction, mais un art qui puise sa source dans les profondeurs de l’intime.

Viticulteur, sa littérature est le soin qu’il apporte à la composition de ses vignes ; il écrit sur la terre à la manière des plus grands. Le manuscrit se travaille dès la préparation du terrain et la plantation de nouveaux ceps. Le façonnage se poursuit durant la taille hivernale des sarments. Puis Georges corrige, affine et peaufine son œuvre. L’impression finale dessine des lignes parfaitement droites et des courbes coquettes. S’il cherche à obtenir la plus belle culture de la région, ce n’est pas de l’orgueil : c’est simplement le goût de l’homme de la terre pour l’élégance.

Ses mots, eux, bercent l’humanité. Lorsqu’il plante des chênes truffiers, ce n’est pas pour lui, mais pour la prochaine génération. Son jardin potager est sa principale ballade, un poème en plusieurs strophes : tomates, haricots, abricots, raisins, courges, salades ou fraises – et tant d’autres ! C’est une bibliothèque de saveurs à ciel ouvert, sur plusieurs centaines de mètres carrés. Bien trop pour un seul homme ; alors, il partage sans compter avec sa famille ou ses amis le fruit de sa composition terrestre.

Installés dans notre affût, j’ai appris à m’émerveiller devant les levers de soleil sur l’étang de Sigean.

Ce jardin est la propriété de la famille depuis au moins l’époque de mon arrière-arrière-grand-père. « On ne sait pas quand le puits a été creusé », indique mon oncle. L’eau provient de l’arrière-pays audois. Un hiver humide est l’assurance d’une œuvre considérable. Enfant, je profitais des moments où l’eau coulait dans les rigoles creusées dans la terre pour organiser des courses de bâtons-bateaux.

Transmissions non verbales

Dans ma jeunesse, j’ai accompagné mon oncle à la chasse à plusieurs reprises. Je ne suis pas devenu chasseur. Douillettement installés dans notre affût – un vague buisson de la garrigue, protecteur de la brise matinale, j’ai appris à m’émerveiller devant les levers de soleil sur l’étang de Sigean. Tout en dégustant les croissants achetés chez le boulanger avant même qu’il n’ouvre, j’ai découvert son respect pour le vivant. On ne tire pas n’importe comment.

J’ai participé, quelques fois, aux vendanges : pour tailler les vignes ou, plus souvent, dans le rôle de porteur, avec plusieurs dizaines de kilos de raisin à transbahuter, avec ma hotte, des cueilleurs jusqu’à la remorque du tracteur. Je ne suis pas devenu viticulteur. Sous le soleil de septembre, j’ai appris la solidarité de la colle[i] et l’indiscipline taquine de « neveu du patron ».

Mon père et lui m’ont également initié à la pêche sous-marine. Je ne suis pas devenu pêcheur. De ces heures entières passées sous l’eau, je me suis surtout construit un solide monde imaginaire. Le Nautilus version biologique. Les poissons ont dû rire de ce drôle de plongeur qui ne les voyait pas. Pour la version « à la ligne » – sans davantage de succès -, j’ai appris la lenteur du temps.

À leurs côtés, j’ai appris à naviguer sur une planche à voile. Je ne suis pas devenu un champion de ce sport. En revanche, j’y ai décodé la sensation d’un vent qui vous porte vers mille aventures, le long de la côte du Languedoc : une version sans haschich ni équipage d’Henry de Monfreid.

Ces derniers jours, à 50 ans passés, j’ai encore appris. La maladie glisse sur Georges, sans trouver la moindre aspérité mentale où s’accrocher. Mon oncle cultive ce côté « à ne pas s’en faire » grâce à son jardin, la meilleure des écritures pour traverser ses chimiothérapies. À 77 ans, il conserve une espièglerie intacte. En peu de mots, il a transmis quelques rudiments de la pêche à mon fils, sans oublier l’essentiel : « s’amuser, toujours ».

Lui et mon père n’ont pas réussi à faire de moi un homme manuel doté d’un grand sens pratique. Ce sont  les apprentissages invisibles qui ont irrigué ma personnalité. Je leur dois indéniablement une partie du tempérament rêveur, naïf et résolument idéaliste qui guide ma manière de vivre.


[i] Gard, Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales, Haute-Garonne, Lot, Tarn, Tarn-et-Garonne, Aveyron, Lozère, Haute-Loire (Saugues)〉 rural « équipe de travailleurs saisonniers de l’agriculture ; en part. équipe de vendangeurs »Les groupes de vendangeurs : les « colles » (J.-P. Chabrol, La Gueuse, 1966, 485). Des colles de faucheurs (R. Chastel, La Haute Lozère jadis et naguère, 1994 [1976], 160). Je passe l’après-midi avec la colle de vendangeurs (Les Carnets de guerre de Gustave Folcher, 2000 [1981], 44). Source : https://drf.4h-conseil.fr/pages0/D1C0135.html. À prononcer : « Coye« .