Des kilomètres à offrir
Il y a quelques semaines, j’ai investi dans un vélo d’appartement pour pallier l’absence de mon fidèle compagnon de trente ans. Mardi dernier, un livre s’est jeté sous mes yeux. Ce carnet de voyage retrace une aventure burlesque que j’aurais aimé vivre.
Mon esprit a imaginé des milliers de voyages. Ce sont des élucubrations qui accompagnent quasi-quotidiennement ma vie de sédentaire. Dans mes rêves, j’ai parcouru des milliers de kilomètres à travers plusieurs dizaines de pays différents, sur tous les continents. J’ai imaginé la poussière de pistes sablonneuses, traversé des gués, souffert du froid ou de la chaleur et trouvé du réconfort les soirs de bivouac, bien à l’abri dans ma tente.
Depuis le début du mois de juin, bien éveillé cette fois, mes journées débutent par un voyage immobile de 10 kilomètres. Ce sont des tours de pédale qui compensent l’absence prolongée de mon vélo. La pluie ou la canicule ne parviennent pas à freiner mon rythme. Musique solidement amarrée aux oreilles, ma routine sportive se met en place. Dans ma chambre, point de dépassements sensibles ou de voitures bruyantes.
Ce n’est que ce mardi que je me suis retrouvé nez à nez avec cette idée fantasque : réaliser le tour du monde en vélo d’appartement
Il paraît que j’ai cette faculté de dénicher des bouquins qui s’accordent avec mon état d’esprit du moment. Alors que j’ai souvent observé minutieusement le rayon voyage de la bibliothèque de Tavannes, ce n’est que ce mardi que je me suis retrouvé nez à nez avec cette idée fantasque : réaliser le tour du monde en vélo d’appartement. J’ai pesté contre mon cerveau. Pourquoi n’ai-je pas fantasmé cette idée avant ses deux co-auteurs ?
Éric Tournaire et Fabien Palmari ne manquent pas d’imagination. Après un premier ouvrage relatant un voyage qui n’a jamais eu lieu dans un pays qui n’existe pas, les deux compères ont récidivé avec un défi sportif à la hauteur de leur extravagance. En 2012, Éric apprend qu’il est atteint de la maladie de Parkinson. Sa vie prend l’allure d’un combat. Pour contrer l’atrophie musculaire qui le guette, le carnettiste s’équipe d’un vélo d’appartement. Les kilomètres qui défilent sur un compteur ne laissent pas insensible le voyageur-illustrateur, qui décide d’entreprendre un tour du monde avec son engin. Il embarque avec lui Fabien. Ce dernier rédige le récit de leur périple tandis qu’Éric s’occupe de le mettre en images et de consigner le quotidien de son combat contre la maladie.
Balade en « absurdie »
Cette balade en « absurdie » n’est pas si innocente que ça. Éric Tournaire offre une véritable vitrine de sensibilisation à la maladie de Parkinson. Dans ses notes, il n’élude rien et se livre totalement : les soins, les conseils des médecins, les rencontres avec les autres parkinsoniens ou encore ses démêlés avec l’administration ou l’assurance de son habitation. L’illustrateur oscille entre pessimisme et satisfaction lors de petites victoires.

Pour assurer les 40 000 kilomètres nécessaires à la réussite de son défi, Éric s’emploie à pédaler le plus souvent possible. Mais la tâche est rude, les muscles ne sont pas toujours au rendez-vous. Son voyage devient donc collectif. L’auteur reçoit des dons en kilomètres de cyclistes en tout genre, de celui du dimanche comme du voyageur au long cours. Le projet prend forme au rythme de cette belle camaraderie de pédalier. Son voyage imaginaire lui permet de quitter la France et de poursuivre la route à belle allure à travers les continents. Fabien raconte les tribulations des deux compères.
Quant à moi, ma routine matinale continue. J’éveille le corps et l’esprit à coups de pédale. De mon imagination émergent toujours de nombreux périples, mais une nouvelle ambition a mûri dans mon cerveau. Désormais, mes kilomètres servent un objectif moral qui m’engage dans une forme de solidarité du mouvement : ils sont dédiés à toutes les personnes atteintes dans leur santé, indépendamment de leur origine, qui rêvent à une longue odyssée, fantaisiste ou non, tout autour de notre magnifique planète.

