L’ignorant
Mon parcours de vie épouse celui de Joseph Kessel. C’est une petite exagération : Il a vécu la dernière partie d’une vie riche d’aventures et d’écritures dans le Val d’Oise. Moi, j’y ai habité pendant mon enfance et durant mon début de vie d’adulte, ignorant.
Vingt kilomètres séparent la commune d’Osny, dans laquelle j’ai vécu, de celle d’Avernes où Joseph Kessel acheva l’écriture de son manuscrit Les cavaliers. Pourtant, du journaliste-romancier, je ne connaissais que son parcours de Grand-reporter, ayant dévoré il y a quelques années une intégrale reprenant une large partie de ses reportages. Ces textes écrits ou racontés depuis le bout du monde étaient diffusés dans les plus grands titres de la presse française. La signature de Kessel était capable de relancer n’importe quel journal en manque de lectrices ou de lecteurs.
Avec sa gueule de bagarreur – qu’il était – Joseph Kessel était au cœur de l’interpénétration des champs littéraires et journalistiques. Ses reportages ont nourri ses nombreux romans. Cette presse du temps long, de l’immersion totale, a quasiment disparu. Fini les reportages s’étalant sur plusieurs éditions. En lisant la biographie du co-auteur du Chant des partisans, je me suis replongé dans les dessous de ses reportages exceptionnels, une manière de revivre un XXe siècle résolument tourmenté. Mon prof d’histoire : sa plume réfléchie, descriptive et humaine. Lire Kessel, c’est s’immerger dans des champs de batailles aussi bien guerriers qu’intellectuels. Son reportage à Berlin en 1934, témoignant de la montée du nazisme et de la « banalisation de la violence politique », ou ses voyages en Israël préfigurent la construction d’un monde en devenir dont les effets se ressentent encore en cette fin d’hiver 2026.
Ecrit longtemps, Jef
« Marche… marche longtemps, Radda… Ton pas fait du bien à la terre… » Ouroz, fier cavalier afghan lance cette complainte à propos d’une vieille tzigane sans âge. On est tenté de paraphraser Kessel dont les reportages soulèvent l’indignité des hommes et soulignent une certaine clairvoyance sur l’état du monde : Écrit… écrit longtemps, Jef (son surnom) … Ton propos fait du bien à l’humanité…
Ma connaissance de Joseph Kessel à travers ses reportages, notamment « Marchés d’esclaves », qui lui fit fréquenter un autre personnage singulier, Henry de Monfreid, était celle d’un ignorant. J’ai longtemps amputé sa vie de romancier. Un écart à peine corrigé par la lecture « Des cavaliers ». Ce périple entre Kaboul, la haute muraille que représente l’Hindou Kouch ou encore l’immensité de la steppe est une fusion littéraire entre la poésie, l’aventure et la romance, entre paysages majestueux, tourments humains, trahisons et amour pour les chevaux.
Je me retrouve installé sur les coussins d’une tchaïkhana, mon esprit est volage, incapable de se fixer sur une scène précise.
Chaque descriptif est une aventure cinématographique qui asticote l’imagination. La fresque des mots dépeignant la colossale caravane pachtoune qui fait face au cavalier Ouroz est un véritable abordage contre les cinq sens du lecteur. On s’étouffe de la poussière dégagée par la colonne menée par les imposants chameaux de Bactriane, les yeux piquent, les odeurs du bétail imprègnent la peau et les vêtements. De mon salon, la vieille route de Bamiyan, au nord-est de l’Afghanistan, est mienne le temps de chapitres époustouflants. La fragrance sauvage embaume mon corps. J’ai quitté la Suisse. Je me retrouve installé sur les coussins d’une tchaïkhana, mon esprit est volage, incapable de se fixer sur une scène précise. Chacune d’entre elles est un long métrage envoûtant. J’aspire goulument l’air de cette route chargée de thé noir sucré et de brochettes de moutons grillés, et j’expire ce parfum d’aventure.
Joseph Kessel était l’égal d’Albert Londres (ou peut-être est-ce l’inverse) dans son approche journalistique. Mais Jef, était aussi un conteur d’exception, pompant son inspiration dans son sang, sa sueur et ce physique qu’il a malmené au cours de ses années de résistant, de reporter, d’ivresses, de bagarres ou encore de marches forcées dans la péninsule arabique.
Le Val d’Oise comme point commun. Je m’en contente.

