31
Mai
2026
5

De l’or plein les doigts

Au fil des années, les conférences et les tables rondes que j’ai coorganisées s’empilent dans ma mémoire. La dernière, c’était mercredi soir au CIP, à Tramelan. La thématique était passionnante, nous avons remonté la piste de l’or.

Sur scène, nous avions réuni des invités de qualité, chacune et chacun avec des compétences illustrant les différentes strates par lesquelles l’or transite : une ONG, un raffineur, un responsable des douanes et celle qui travaille le matériau qui, in fine, cercle un doigt ou un cou. La bijoutière du village. Le tableau aurait été complet si on avait pu accueillir le propriétaire d’une mine d’or. Cette table ronde était organisée dans le cadre de la 13e édition de CIP-Solidaire qui se déroule aujourd’hui, une journée intensive dans laquelle les ONG de la région et les requérants du centre d’accueil de Tramelan démontrent que la solidarité est parfaitement ancrée et vibrante dans le Grand Chasseral.

L’or est un métal qui passionne les foules depuis des siècles. L’un des plus vieux objets contenant cette matière précieuse date du Ve millénaire av. J.-C. Il a été utilisé par toutes les plus grandes civilisations. C’est un symbole de pouvoir important. Ce mercredi 27 mai, devant un public attentif, le diaporama défile. Le modérateur présente ses invités et les questionne sur leurs responsabilités respectives dans le cheminement de cette « noble matière ». Le public prend conscience, en images et en paroles, de la complexité du domaine. C’est parfois très technique, on bataille un poil sur les chiffres : on a du mal à s’accorder sur le pourcentage de tonnes d’or qui est retraçable et exempt de problématique. Toutefois, ONG et Raffineur ont appris à se connaître. Ils n’entrent plus en confrontation comme par le passé, mais nouent une relation de partenariat en vue d’améliorer les conditions de vie des absents.

En triant les images de ma carte mémoire, afin d’en débusquer une à transmettre aux journaux, j’ai été saisi par le contraste existant entre nos invités qui étaient sur scène et ce garçon qui pousse un vélo bien chargé sur une piste africaine. Les absents, ce sont celles et ceux qu’on ne peut montrer qu’en photo. Ce sont ces travailleuses et ces travailleurs qui officient dans les mines d’or à plusieurs milliers de kilomètres de Tramelan. Ces populations sont confrontées à la pollution ou encore à des problèmes de sécurité. Retracer le circuit de l’or, depuis son extraction de la terre jusqu’à nos colliers et nos bagues, est une mission complexe, encore trop souvent opaque. Pourtant, les intervenants concernés l’ont exprimé : la situation s’améliore pas à pas. Toutefois, l’ornement de nos corps n’est pas la seule destination de cette matière dont le prix a plus que doublé ces dernières années. C’est une valeur refuge sur laquelle spéculent nombre d’investisseuses et investisseurs. Il y a là aussi passablement de zones d’ombre.

À l’heure où l’origine de ce que nous consommons quotidiennement est connue et tracée, il convient de s’intéresser également aux sources de production de nos bijoux. Ils se transmettent généralement de génération en génération, ils représentent une part essentielle d’un délicieux souvenir que nous gardons de nos aïeuls ou aïeules. Ainsi, lors de nos prochains achats, soyons des actrices et acteurs éclairés et portons la voix de celles et ceux qui travaillent sous terre (ou dans les rivières). Questionnons et interrogeons, de manière que nos aspirations à une justice sociale et équitable remontent à l’ensemble de la chaîne de production.

Au bout de cette démarche, les photos qui illustreront nos prochaines conférences deviendront, elles aussi, responsables et démontreront que notre humanité progresse. Pour cela, il est essentiel d’écouter la parole des absents. Ne connaissant pas son prénom, je n’ai pas identifié non plus dans ce texte les actrices et les acteurs de la conférence. Je ne voulais pas créer un déséquilibre supplémentaire avec ce garçon anonyme qui pousse son vélo à des milliers de kilomètres de chez nous.