Bergeronnettes
Le printemps se forme à peine en cette année 2025 que survient un petit choc contre la fenêtre de la chambre à coucher, le premier d’une longue série. C’est répétitif, une forme d’impulsion électrique prélude à un amusement visuel et sonore qui dure le temps d’une belle saison.
Un an plus tard, la rigueur de l’hiver s’est une nouvelle fois évaporée dans l’échelle du temps court. Ce sont des retrouvailles attendues avec les floraisons, le bourdonnement des insectes et la vivacité matinale des chants d’oiseaux. Même saison, mêmes effets. La bergeronnette est de la partie et se distingue de ses congénères ailés. Elle s’empare de notre espace sonore et visuel. Inlassablement. Elle tapote, ici et là, contre les différentes fenêtres de la maison. Son obstination force la fascination. Naïvement, on l’imagine un peu folle : elle attaque son reflet, un adversaire imaginaire. La bergeronnette en vol pour la conquête de son territoire aérien.
Cet aplat de noir poétique préfigure une nouvelle journée d’assiduité et d’impatience.
L’espace visé est pourtant autre. Par sa présence, notre bâtisse brise les plans de vol et oblige à des détours. Il est ainsi des fiefs accaparés, sans vergogne, par l’humanité au détriment des autres espèces. Souvent, elles s’adaptent, d’autres combattent. La bergeronnette cherche la faille : des centaines de coups de bec quotidiens pour fragiliser l’édifice, de six heures du matin au coucher du soleil. Pour l’instant, à défaut, de parvenir à l’écroulement de notre domicile, elle entreprend le vacillement des esprits.
La porte-fenêtre est entre-ouverte. Depuis la cuisine où je lis, c’est d’abord un battement d’ailes qui m’extrait de ma concentration. Il précède l’annonce d’un chahut de métronome. La petite tête noire et blanche entame son incessante entreprise. Une dizaine de coups de semonce, et puis s’en va. Il y a d’autres fenêtres à becqueter. Un matin, le soleil levant dessine des ombres sur le sol et la sienne s’esquisse : elle volette et se pose sur le rebord du toit. Cet aplat de noir poétique préfigure une nouvelle journée d’assiduité et d’impatience.

Le vol onduleux de la bergeronnette
Je le constate au moment d’en saisir quelques photos. Il n’y a pas une bergeronnette, mais bien deux. J’ouvre le Grand livre de la nature publié par les éditions de la Salamandre. L’espèce est classée dans deux catégories : oiseaux des villes (p.580) et des Berges (p.626). Je ne trouve aucune indication pour différencier le mâle de la femelle. La guérilla entreprise contre nos murs n’est donc pas solitaire, c’est une action coordonnée de deux âmes amoureuses. Les deux-trois pontes de cinq à six œufs annoncées laissent entrevoir un choc sur plusieurs printemps.
Les deux bergeronnettes ne sont que peu appréciées en raison des quelques déprédations qu’elles abandonnent tout autour de la maison. Quelques noms d’oiseaux fusent. Ils dépeignent une forme d’impuissance à contenir ces assauts répétitifs. Très personnellement, la fulgurance des attaques auxquelles succèdent leurs vols onduleux m’ensorcelle.
« Il y a un âge où oisif était encore le singulier d’oiseau », écrivait le rêveur Nicolas Bouvier. La citation se prête à mon émerveillement. J’use mon temps et mon regard à l’observation de ces deux bergeronnettes. Un jour, l’une d’elles a eu l’audace de pénétrer dans la maison – attaque intérieure – ce n’était sans doute pas la première fois : par le passé, j’avais repéré une décoration renversée qui témoignait d’un curieux passage. Un présage ?
Pourtant, nos murs semblent encore tenir. Sur l’un d’eux est accroché un tableau peint par ma grand-mère. Il représente deux sternes (p. 558), des migrateurs effilés pour de longs voyages, aux contraires de nos deux bergeronnettes plutôt enclines aux courtes distances. Soudain, dans mon esprit, tout s’inverse. Ma nouvelle réalité m’invite à considérer que nous habitons l’étage inférieur du nid de nos hôtes. Nos deux familles se côtoient sans trop se connaître. C’est un tort et ce n’est pas faute d’entreprendre un contact. Les visites régulières de nos deux voisines sont des messages qu’elles nous télégraphient à coup de « tac, tac, tac », comme tout autant d’impulsions électriques, pour nous relier plus intensément au monde du vivant.

