3
Mai
2026
5

Les coulisses d’une rencontre

J’ai 50 ans et je ne suis pas journaliste, vraisemblablement, je ne le serai jamais. Pourtant, je réalise régulièrement des interviews dans le cadre de mon activité de chroniqueur pour Les Amis de la BD. Il y a des rendez-vous qui, le temps d’une rencontre, deviennent magiques.

Tout débute par un message d’Aurélie, infatigable rédac’cheffe des Amis de la BD sur le groupe Messenger de notre rédaction amateur : « J’ai reçu un communiqué par mail d’une bd pour @Bruce. » Le titre de l’album est intriguant et la maison d’édition m’est inconnue. La grande mécanique – Migrations, regard sur l’inhumain publié par la bien nommée Écosociété. Effectivement, le thème me parle. Le slogan d’ouverture de son site internet : « Cultivez le savoir, ouvrir les possibles »

Je constate que la maison d’édition est québécoise. Je me rappelle que le festival BDFil accueille justement le Québec comme pays hôte de sa 20e édition. Un coup d’œil sur la programmation et je m’aperçois que le dessinateur est présent à Lausanne. Petit sourire. Je prends contact avec Écosociété. Dans mon esprit s’esquissent les contours d’une rencontre.

Notre conversation prend un tour plus personnel. On s’interroge tour à tour sur notre foi en l’humanité.

Tout doucement, les planètes s’alignent. Sylvain, en charge des relations presse pour la France, me répond rapidement : « Je vous fais parvenir la BD avec grand plaisir. Vous pouvez contacter (de ma part) Djibril. » Quelques courriels plus tard, le rendez-vous est pris pour le samedi 2 mai. Cerise sur le gâteau : « Ma co-autrice, Anne-Marie Saint-Cerny, sera aussi à Lausanne si vous voulez faire l’entrevue avec nous deux »

Nous voici quelques jours plus tard, attablés sous un parasol. Le soleil brille sur la capitale vaudoise. Les premiers échanges sont chaleureux. Anne-Marie évoque son passé de ghostwriter pour des partis politiques, puis de militante. Ses premiers mots me transportent dans un univers passionnant. Anne-Marie n’est pas journaliste, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve de rigueur. Cette enquête sur la migration, elle l’a réalisée à ses frais « grâce aux droits d’auteurs d’un précédent ouvrage », explique-t-elle. Je suis charmé par son courage, des étincelles colorent ma pupille gauche et trahissent mon exaltation pour le sujet. Djibril, lui, est illustrateur de bande dessinée. Son histoire familiale le relie très naturellement à la BD qu’il présente à Lausanne. Sa maman a fui le Vietnam en 1979, c’est une boat-people. Doan est justement avec nous lors de ce rendez-vous, une femme élégante qui travaille au Bureau international du Travail.

Il y a des rencontres qui basculent hors du temps et de l’espace.

Nos discussions abordent l’enquête et l’approche artistique de l’album, bien évidemment. On réfléchit ensemble sur les question de migration et on évoque la politique suisse. Anne-Marie et Djibril n’ont pas choisi de s’intéresser aux parcours des migrants. Ils se sont focalisés sur cette mécanique globale qui converge notamment sur la responsabilité des pays d’accueil. Puis, il y a cette petite question qui me titille. Elle est pour Doan : « En 50 ans de migration, qu’est-ce qui a changé pour les migrantes et les migrants selon vous, depuis votre départ du Vietnam ? » La réponse est sans ambages : « Avec les technologies d’aujourd’hui, je n’aurai pas pu être accueilli. J’ai triché sur mon âge. » Elle revient aussi sur l’empathie de l’officier canadien qui n’a pas cherché à aller plus loin. Cette fois, c’est ma pupille droite qui pétille d’admiration.

Notre conversation prend une dimension plus personnelle. On s’interroge tour à tour sur notre foi en l’humanité. Anne-Marie, malgré tout ce qu’elle a pu observer (et parfois grâce), y croit fermement. Djibril, un peu moins. Il considère que l’optimisme doit être guidé par un véritable choix politique, « le système dans lequel on vit valorise la prédation, l’individualisme. » Doan, me retourne la question : « Et toi, qu’en penses-tu ? Que penses-tu transmettre à tes enfants ? Sur le coup, je repense aux différentes activités menées avec l’association de soutien aux migrants et migrants Amitra, à ma fille qui m’accompagne dans ces moments ou encore à Andrea, Jocelyne, Bella Lual et Brice qui ont récemment obtenu leurs diplômes. Puis, bien évidemment, il y a Soran qui a quitté le Kurdistan iranien il y a quelques années déjà. Aujourd’hui, il a un CFC d’électricien en poche et a même accueilli mon fils en stage.

Oui, je crois indéfectiblement au genre humain. À l’issue de cette interview, c’est un sentiment qui s’est davantage renforcé. En effet, s’il me reste à retranscrire cette interview, ainsi que de rédiger la chronique de La grande mécanique, je dois surtout être à la hauteur d’un honneur qui m’a été fait. Je vais lire Khiên : Terres maternelles. Doan a tenu à m’offrir cet album scénarisé et dessiné par ses deux enfants, Yasmine et Djibril. Il raconte l’histoire familiale d’une jeune québécoise métissée dont la mère a quitté le Vietnam en 1979, à l’âge de… Chut…