27
Juin
2026
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Marche caniculaire

J’ai débusqué un petit avantage à cette canicule. Lire La longue marche de Bernard Ollivier, c’est s’assurer d’accorder ensemble les mots, l’esprit, le cœur et le physique. Il chemine dans le désert et mes sensations sont en harmonie avec celles de l’auteur.

Bernard Ollivier est un journaliste à la retraite et un sacré aventurier. En 1999, il quitte sa Normandie pour entreprendre un périple à pied qui paraît insensé. Il l’effectuera sur deux millénaires. Rien que ce fait est un hommage à la mythique route de la Soie, puisque c’est l’objet de son voyage, dont les premières évocations remontent à 2000 ans avant notre ère.

À 61 ans, le journaliste, marche 12’000 kilomètres d’Istanbul en Turquie à Xi’an en Chine. Il organisera son itinéraire en quatre parties (de 1999 à 2002) pour autant d’années. Ils sont entrecoupés de retour chez lui. À chaque nouveau voyage, ses pas repartiront du lieu exact où il s’est arrêté. La première étape qui devait le mener du Bosphore à l’Iran s’achèvera assez brutalement dans un petit village kurde de Turquie. Bernard Ollivier est terrassé par la maladie et rapatrié sanitairement. Mais l’homme ne s’avoue pas vaincu, il revient l’année suivante pour reprendre son trajet. Il explique l’obstination de ce voyage : « Ce qui m’a poussé à partir, c’est tout d’abord une soif d’aventures refoulée tout au long d’une vie trop sage. Études, travail, famille, enfants. »

Il décide de dénouer les liens qui le liaient. Bernard entreprend les premiers voyages dont son épouse décédée, Danièle, rêvait. Hommage. Ce sont ses premières incursions en Asie centrale et de l’est. Puis, La route de la Soie comme une évidence. Six pays à traverser : la Turquie, l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan et la Chine.

Durant un tel voyage, il y a les rencontres. Celles qui égayent le marcheur à base d’invitations à prendre le thé, à manger ou à dormir. Ce sont des moments qui donnent l’énergie de continuer, comme à l’issue d’une nuit qu’il passe chez M. Liu, à quelques jours de la fin de son troisième voyage : « Ce jour-là, je marche avec légèreté. Comme si cet ami tardif et si joyeux m’escortait encore. » Il y a les autres plus dangereuses, les mêmes que connaissaient les commerçants de La route de la Soie : les petits bandits de grand chemin. Bernard Ollivier est obstiné et franchement têtu. Son caractère de cochon lui permet de sacrées échappatoires pour s’extraire de situations délicates. Toutefois, les rencontres qu’il redoute sont celles qui concernent les araignées ou les serpents.

Les trois volumes de La longue marche tracent l’itinéraire d’un homme généreux qui a fondé l’association Seuil qui travaille à la réinsertion par la marche des jeunes en difficulté. Bernard Ollivier est un actif, avide de rencontres. Sa marche n’est pas un acte solitaire ou égoïste. Au contraire, il souffre lorsqu’il n’a pas la possibilité de se nourrir d’échanges ou de rencontres. Inspirant. Sur la route, le journaliste abat les kilomètres avec fraîcheur, les endomorphines de l’effort lui procurant l’énergie nécessaire à son défi. La chaleur, il s’en accommode, buvant aussi souvent que possible de l’eau mais également le thé brulant qu’on lui offre sur la route. Cette tradition ancestrale est salvatrice, le thé désaltère. En ces temps de canicule, c’est une leçon à retenir.

La course aux bureaucrates

Je partage avec l’auteur ses réflexions sur la lenteur. « […] ces voyageurs qui recherchent la lenteur et l’archaïsme, signe sans doute d’un besoin de rébellion et de résistance à l’égard de ce monde que l’on se plaît à dire performant et pour lequel la vitesse est la vertu majeure. »

L’enfer du voyage, ce sont clairement les dates de retour et la planification qu’il est nécessaire d’envisager au terme de 12’000 kilomètres. « On m’a retenu un avion pour le 28. Si je veux passer deux ou trois jours à faire du tourisme à Turfan et deux à Ouroumtsi, il me faut arriver au plus tard le 23 septembre à l’oasis. » Pour y parvenir, il y a les douanes à passer, les prolongations de visa à négocier, c’est « La course aux bureaucrates », et notre marcheur n’y échappe pas.

Toutefois, il est triste de constater à quel point nous nous sommes auto-condamnés en marquant sur nos cartes aussi durement les territoires.

Ces papiers à obtenir et ces dates à respecter, ce sont, sans contestation possible, les moments « décevants » des livres de Bernard Ollivier. Au terme de milliers d’années d’évolution, l’être humain s’est imposé un cadre temporel strict. Une simple marche, sans objectif sportif, avec la seule volonté de se reconnecter au monde, est également soumise à des impératifs législatifs sévères qui contraignent le droit de se déplacer. Et encore, Bernard Olliver dispose du bon passeport, celui qui lui permet de franchir plutôt aisément les frontières. Toutefois, il est triste de constater à quel point nous nous sommes auto-condamnés en marquant sur nos cartes aussi durement les territoires.

Les démarcations entre les peuples sont faites pour être géographiques. Quoi de plus réjouissant que le passage d’un fleuve ou d’un col pour découvrir un monde nouveau, basé sur des cultures intégrées harmonieusement à leur environnement. L’émerveillement est un partage qui ne coûte rien. Bernard Ollivier l’exprime ainsi « La route qui va me mener à Beatova est tout simplement féérique. Je traverse de petits villages nichés dans des vallons fleuris, marche au bord de torrents sur des sentiers si étroits qu’Ulysse [NDRL : le nom du chariot qu’il tire] lui-même doit se faire tout petit […] »

Emmitouflé dans son keffieh, Bernard lutte contre un soleil qui fusionne sur sa chemise la poussière de la piste et la transpiration de son corps. Malgré tout, à chaque fin de journée, il se remémore le fil de l’étape pour mieux nous la restituer. C’est un véritable conteur. Lire La longue marche, c’est finalement ce que j’ai trouvé de plus rafraîchissant en cette période de canicule.