À poêle, Romain !
Certains passages de la littérature marquent durablement une adolescence. C’est mon cas avec La promesse de l’aube de Romain Gary. Si vous êtes de ma génération, peut-être avez-vous étudié ce texte au lycée.
Dans La promesse de l’aube, Romain Gary se déshabille. Avec talent et une forme d’autodérision, il narre l’exceptionnelle relation qu’il a entretenue avec sa mère (bien que parfois encombrante). Cette dernière s’était démenée sans compter pour qu’il « devienne quelqu’un » : artiste, diplomate ou héros de guerre…. Ou les trois à la fois ! Son seul objectif était que Romain fasse rayonner la France, pays d’adoption de cette émigrée russe originaire de Lituanie. Cette femme, qui a élevé seule son fils, s’était énormément sacrifiée afin de prendre une sorte de revanche sur son propre destin.
J’ai passablement lu de livres depuis l’adolescence. Il y faut ajouter les exercices de compréhension de textes auxquels nous avions le droit au collège et au lycée. Certains de ces écrits brillent encore par leur omniprésence dans ma mémoire.
Une mère de famille solo qui explique à son fils de 13 ans qu’elle n’aime pas la viande et ne cuit (quotidiennement) qu’un seul bifteck dans la poêle. En réalité, elle manquait de moyens financiers pour en cuire deux. Un jour, le repas terminé, le garçon surprend sa mère, la poêle à frire sur les genoux. « Elle en essuyait soigneusement le fond graisseux avec des morceaux de pain qu’elle mangeait ensuite avidement […] » Ces quelques lignes sont restées imprimées dans les confins de mon esprit. Elles ressurgissent, ici et là, au gré de mes pensées. Sans me souvenir précisément de l’origine de ce bout de texte – je le pensais extrait de La Vie devant soi d’Émile Ajar, un des pseudonymes de Romain Gary. Sans vraiment chercher, j’avais l’espoir de retrouver et relire un jour ces paroles influentes.
Ces quelques lignes sont restées imprimées dans les confins de mon esprit. Elles ressurgissent, ici et là, au gré de mes pensées.
Puis, ma chère maman est intervenue. Par un curieux hasard, elle m’a envoyé La promesse de l’aube de Romain Gary.
Elle était là… Page 22. Cette mère de famille, assise sur son tabouret, une poêle sur les genoux, dans son appartement de la rue Shakespeare, à Nice. J’ai enfin retrouvé ces mots à l’origine d’une secrète habitude gustative dont je dois faire l’aveu aujourd’hui. Je n’ai jamais manqué de rien. Mais la description de Romain Gary était telle que je me réjouissais lorsque, à la table familiale, un morceau de viande était au menu. Ce n’était pas tellement pour le plat en lui-même, mais plutôt pour le délice qui s’en suivait. Après le repas, mon appétence pour la vaisselle et le rangement n’était motivée que par ce bout de baguette fraîche, qu’à mon tour, j’allais tremper dans ce mélange d’huile et de viande (ô toi, ma mère qui va découvrir ce texte, voici une drôle de confidence, 35 ans plus tard).
D’une figure maternelle à une autre, il faut bien reconnaître là, la force des femmes. Certes, je ne suis ni écrivain ni diplomate (encore moins héros de guerre). Toutefois, ma mère, qui m’a transmis ce goût pour la lecture a fait preuve, une nouvelle fois d’une sacrée intuition. Avec La promesse de l’aube, elle vient de lever un mystère qui trottait dans mon cerveau depuis plus de trois décennies. Merci.
« Elle aimait les jolies histoires, ma mère. Je lui en ai raconté beaucoup. » Romain Gary.

