29
Nov
2025
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Avec mon frère Édouard Tièche

Lorsque Laurence Marti décrit Édouard Tièche (1843 – 1883) dans son analyse, j’ai tout de suite éprouvé de la sympathie pour ce frère atypique d’un temps révolu : « il oscille entre désir d’ordre et goût pour l’irrégularité, entre respect des habitudes et le plaisir de s’en affranchir. »

Mon attrait pour cette seconde moitié du XIXe siècle n’en finit pas de croître au fur et à mesure que je me découvre de nouveaux héros et nouvelles héroïnes. Pour peu que l’on soit né du bon côté, c’est une période de découverte où la moindre petite escapade, même facilitée par le développement des transports, prend des allures de voyages au bout du monde.

Le poète-botaniste de Bévilard est écrasé par un père pasteur, passablement austère. Pourtant, le jeune homme a laissé une jolie empreinte dans notre région. Elle se présente sous la forme d’un carnet manuscrit de 500 pages qui ont été patiemment transcrites par Laurence Marti. Un travail titanesque qui prend corps sous la forme de plusieurs ouvrages abordant l’œuvre d’Édouard Tièche par thématique. Au fil de cette lecture, on suit ainsi le cheminement d’un gosse de 20 ans qui évolue dans la ruralité de notre région, avec un calendrier rythmé par les tâches à effectuer dans les champs et les fêtes religieuses.

Je ressens une sorte de jalousie vis-à-vis de ce gamin à la santé fragile qui est parvenu à nous laisser un héritage précieux consacré à ce quotidien du XIXe siècle. Que restera-t-il de nos écrits du XXIe siècle, de plus en plus encombrés par l’intelligence artificielle ? À l’heure où les notes sont tapotées sur nos claviers plutôt que manuscrites – exception faite de mon ami Mathieu qui prend un doux plaisir à rédiger ses pensées sur de jolis cahiers – quelles seront les joies futures d’une étude minutieuse des pensées de notre siècle ? Quelles traces restera-t-il de nos écrits dans 160 ans ?

Je cultive un goût certain pour le désordre et l’improvisation

Je repense aux notes de mon cahier désordonné. Je n’ai pas la rigueur d’Edouard Tièche pour tenir un carnet journalier aussi précis que le sien. Si les écrits du jeune homme racontent son époque et son environnement, les miens sont circonscrits à des pensées qui tournent autour d’un sujet restreint. Pas un jour ne se passe – pas même une demi-journée sans doute – sans que le mot « autisme » ne me revienne en mémoire. C’est l’occurrence numéro 1 qui émerge parmi les centaines de milliers de mots qui transitent dans mes neurones. L’accumulation de lectures (et plus récemment de mots croisés) et des mini-analyses que j’en fais ont pour objectif de me détourner de cette pensée obsessionnelle.

Les maladresses d’une écriture sans IA

Fort heureusement, il y a d’autres mots qui s’interposent régulièrement et me remettent dans le droit chemin. Avec mes voyages littéraires, je cultive un goût certain pour le désordre et l’improvisation. C’est un ensemble de sensations qui me permet d’ordonner mes pensées et de les retranscrire ici. Il est très probable qu’il n’en restera aucune trace remarquable dans 160 ans. Tant pis, le plus important, c’est de ressentir aujourd’hui cette douceur et ce plaisir à choisir l’agencement et la signification des mots qui composent chacun de mes textes. J’y laisse mes maladresses et mes imperfections littéraires d’être humain qui a choisi de s’affranchir des algorithmes qui polluent les pensées.

Édouard vivait ses maladies au quotidien, l’asthme et des problèmes de peau. Il profitait de ses moments de répit pour poser ses pensées, s’adonner à la poésie et à la littérature – il découvre Victor Hugo – ou étudier la botanique. Il écrivait comme il pensait, sans se soucier de son style, évitait les fioritures.

Laurence Marti relève que l’écriture d’un journal était à la mode au XIXe siècle. Il était surtout l’apanage d’adultes vivant en milieu urbain. Celui d’Édouard Tièche est précieux car il est unique. Déjà, il couvre une époque – de 1863 à 1868 – de notre région très peu documentée . En outre, il s’agit des écrits d’un jeune homme tourmenté qui évolue dans un milieu rural. Il ne se retrouve pas dans cette société qui s’ouvre au progrès et devient de plus en plus matérialiste.

Ma semaine fut consacrée à la lecture des 4 livres publiés reprenant des extraits du journal, avec un intelligent classement par thématique. Ce vendredi, j’ai également écouté Laurence Marti qui présentait ce long travail de retranscription au cinéma Palace de Bévilard. Au cours de cette soirée hommage, la voix de l’historienne se mêlait à celle d’Édouard Tièche, empruntée pour l’occasion au journaliste Olivier Zahno. Entre explications et extraits du journal, les séquences étaient rythmées par le chœur Allegreto, dans lequel chantent mes copains Olive et Roger.

Aujourd’hui, je me rêve arpenter nos monts et vallées en compagnie d’Édouard. Avec un brin de chance, peut-être aurais-je eu le plaisir d’entendre, assis sur un tronc d’arbre, la primeur de ces vers qu’il affectionnait de rédiger.