2
Nov
2025
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Enquêtes poétiques

Dans mes récentes lectures se confondent deux poèmes, l’un et l’autre flottant dans l’air telle une évanescence un peu mystique circulant entre deux territoires mythiques : La Mésopotamie et la Corne de l’Afrique.

Ils sont mystérieux, pas vraiment tangibles et suscitent des fantasmes fous. Ce sont des poèmes qui excitent l’imaginaire collectif et la curiosité du public.

Dans « Les fleuves du ciel », la romancière turco-britannique Elif Shafak s’intéresse au destin d’un jeune chercheur britannique qui part en quête des vers manquants, sur une tablette mésopotamienne, du premier poème de l’humanité, l’Épopée de Gilgamesh. Collaborateur du British Museum dans les années 1870, Arthur Smyth, « Roi des égouts et des taudis », né sur le bord d’une Tamise meurtrie par la pollution, examine des tablettes sur lesquelles figurent des inscriptions cunéiformes. Il y découvre ces lignes narrant un déluge beaucoup plus ancien que celui mentionné dans la Bible. Le texte n’est pas complet. Un journal finance l’expédition qui doit lui permettre de retrouver les morceaux manquants. La Tamise, le Tigre et l’Euphrate influent sur le destin d’Arthur et sur celui de deux autres protagonistes qui vivent dans un temps différent du sien : Nayrin, une jeune Yézidie dont l’histoire tragique se déroule en 2014, année du génocide par les troupes de Daesh ; et Zaleekhah, une hydrologue d’origine turque vivant à Londres qui, en 2018, enquête sur la mémoire de l’eau.

Il est question d’un autre Arthur dans la bande dessinée de Joël Alessandra. Rimbaud cette fois. Inspiré par un songe, l’illustrateur part en quête des derniers vers rédigés par l’Homme aux semelles de vent. Région du Harar, Djibouti et la mer Rouge sont ses territoires de recherche. Ce poème serait dédié à une femme que le jeune poète, devenu négociant, a aimée, Mariam.

Le premier ouvrage s’inspire du célèbre assyriologue Georges Smith qui fut le premier à décrypter les tablettes mésopotamiennes. À sa lecture, je me suis souvenu de ces moments passés en cours d’histoire-géographie à répéter par cœur les noms des fleuves irriguant cette partie du monde, le Tigre et l’Euphrate. On y apprenait leur importance dans la culture locale et dans l’histoire de l’humanité en tant que fleuves d’importance. Ils ont façonné le berceau de l’agriculture. Du côté de « Je est un Autre « , j’ai subi une claque visuelle et littéraire qui m’a ramené dans des pays fascinants, également fréquentés par Henry de Monfreid et Joseph Kessel, le tout sublimé par les magnifiques aquarelles de Joël Alessandra.

Le voyage est omniprésent dans ces deux récits envoûtants mais également dérangeants. L’action humaine sur la nature et les autres humains est bien trop souvent destructrice. Elle bloque le voyageur que je me rêve d’être dans ces contrées mythiques.

La poésie donc est le fil tenu qui conjugue ces deux lectures. Entre l’une des premières œuvres littéraires de l’humanité et le poème fantasmé d’Arthur Rimbaud, il y a cette forme de rédemption. Le roi Gilgamesh (qui a inspiré un héros de la licence Marvel) était « cruel et mauvais pour son peuple« , ses mésaventures lui ont appris à en prendre soin et à faire preuve de bonté et d’humilité face à sa condition de mortel. Immortel, Rimbaud l’est par l’empreinte qu’il a laissée sur son art. Le poète incompris aurait, dans les derniers instants de sa vie, demandé pardon à la femme qu’il a aimée puis lâchement abandonnée.

Bien placée dans ma liste de lecture, l’Épopée de Gilgamesh chevauche librement et à grande vitesse vers mon esprit (et ma bibliothèque). Plus que jamais, mon voyage à travers le temps et la géographie se poursuit.