Semer des graines… de culture
L’attrait pour l’art et la culture est une posture qui paraît parfois hautaine. On la considère comme désaccordée de la réalité, c’est souvent un enjeu politique dans la quête des subventions. Jeudi dernier, la Faitière culturelle Grand Chasseral s’est fendue d’une table ronde destinée à comprendre les mécanismes qui visent à séduire un nouveau public.
Pénétrer dans un musée, l’esprit bercé d’une forme de curiosité, à l’abordage d’une peinture du siècle passé ou de statues d’une autre civilisation, observer d’un œil dubitatif des œuvres plus contemporaines est une démarche qui n’est pas aisée pour qui n’a pas les codes. Moi le premier.
Enfant, on s’y ennuie vite ; adulte, on s’inquiète du comportement des plus jeunes durant la visite. La concentration s’évapore sur l’essentiel : la compréhension des œuvres, de la démarche des artistes et le respect du travail de celles et ceux qui nous ouvrent leurs portes. Très personnellement, je m’y sens souvent comme l’invité de trop. Il me manque la grammaire nécessaire pour combler le fossé intellectuel qui me sépare de la clé de décryptage. Pourtant, à l’heure de l’intelligence artificielle, s’enrichir d’une forme à considération à l’égard de la création artistique humaine, quel que soit son niveau, n’a jamais semblé autant nécessaire.
Concurrence des réseaux sociaux
Jeudi dernier, la Faitière Culturelle Grand Chasseral proposait à Saint-Imier une table ronde intitulée « séduire et renouveler les publics ». Un sujet essentiel, tant la culture mérite de rayonner. Derrière la table, deux hommes de théâtre : Stéphane Thies, de la compagnie en Boîte, et Nicolas Steullet, co-président du centre culturel de Moutier ; puis Coraline Gajo, conservatrice du Musée de Saint-Imier.
À l’époque des réseaux sociaux et de la démultiplication des loisirs, il est complexe d’entreprendre une démarche qui vise à séduire les jeunes comme les adultes. Durant la table ronde, j’ai repensé à certains moments où l’école a tenté de nous ouvrir l’esprit via des matières considérées comme « secondaires ». Rien que le terme nous incitait à ne pas prendre au sérieux ces cours. J’ai ressassé quelques mauvais moments passés en classe de musique qui, déjà, semblaient trahir une certaine distance culturelle entre les mélomanes et les autres. Pour ma part, cela se résumait ainsi : prendre sa flûte et tenter d’en sortir une note acceptable. Dès la première, reposer l’objet du délit et attendre paisiblement son zéro trimestriel. Puis tout doucement se laisser dégoûter de la vue de ce langage incompréhensible qu’est une partition.
Au terme des interventions des trois convives, on admet que la jeunesse et particulièrement l’école sont le centre de toute l’attention, de toutes les convoitises, même pour exagérer un peu. Pour séduire ce public, on retravaille et on adapte les textes de Molière pour les rendre plus accessibles, ou, au musée de Saint-Imier, on a créé et développé des supports de médiations culturelles clés en main destinés à simplifier le travail des enseignantes et des enseignants. Pour le premier cas, Stéphane Thies explique que son approche pour les Précieuses ridicules et ses autres projets est « de mettre en parallèle les icônes de sa jeunesse avec celles de la jeunesse actuelle. » Dans le cadre du second exemple, Coraline Gajo relève que cette approche a permis de passer de quelques visites de classe par an à plus d’une vingtaine cette année.
À la fin, une question se pose tout de même : que reste-t-il de tout cela ? C’est une interrogation que j’ai souvent eue dans le cadre de mon activité professionnelle. Avec la Fédération interjurassienne de coopération et de développement, nous avons organisé 9 fêtes de la solidarité, en partenariat à chaque fois avec une école secondaire, entre 2001 et 2021. Des ONG intervenant dans les quatre coins de la planète investissaient une école durant une année pour animer des ateliers. L’impact sur le moment était formidable. Mais, avons-nous réussi à sensibiliser les futurs citoyens aux futurs enjeux internationaux qui exerceront sans nul doute une influence sur leur qualité de vie. C’est encore à démontrer. Dans le même état d’esprit, rendre accessible un texte de Molière en le modernisant éveillera-t-il des vocations ou même parviendra-t-il à transformer ces jeunes en futurs spectateurs et spectatrices ?
« Ouais puis surtout, dans cette époque, où chacun cherche une origine. Vaut mieux réformer l’orthographe, oublier les Gréco-Latines. » Damien Saez – Peuple Manifestant.
Comme il a été relevé au cours de la table ronde, attirer un nouveau public passe par deux ambitions. La première est de réduire au maximum ce complexe d’infériorité intellectuelle autobloquant. La seconde, rendre, aussi naturel que d’ouvrir une application sur son smartphone, la visite d’un musée et/ou d’une pièce de théâtre.
Revaloriser l’histoire et la géo
J’ai une conviction assez personnelle à ce sujet, celle de revaloriser les cours d’histoire et de géographie, de les rendre indépendants de toute logique partisane. À travers la géologie, la connaissance des mécanismes de la nature ou l’étude des extraordinaires civilisations qui se sont succédées, on se forge une première opinion. Cette base de connaissance acquise doit être confrontée à la lecture régulière de la presse quotidienne, en privilégiant prioritairement les articles qui démontrent la richesse de la vie (théâtrale, musicale, sportive, traditionnelle) de sa région. Petit à petit, on s’ouvre aux reportages internationaux qui démontrent que tous les territoires sont interconnectés.
Je vois la maîtrise de l’actualité, ainsi que l’amour pour les gens et les rencontres comme autant de petites graines d’éveil à la culture. Ensuite, ne cueillons pas les pousses trop tôt. Le champ culturel est un biotope fragile dans lequel les différents arts se complètent. Poussé par la curiosité, on admire, on écoute, on touche, on expérimente, on sent et on ressent. C’est tout un écosystème de sens qu’il convient de faire mûrir tout au long de sa vie.

