Voyage artisto-temporel
Cet été, j’ai voyagé. Beaucoup. J’ai marché ou emprunté des berlines tirées par des chevaux. Parfois, j’ai succombé à la facilité de la chaise à porteur. D’autres fois, j’ai appris la patience en attendant qu’un glacier décide de me ramener en bas de la montagne. Bref, cet été j’ai sillonné la géographie de l’Europe et arpenté le XIXe siècle.
J’ai cheminé avec des artistes, excellant dans la peinture, la musique, la sculpture ou la littérature. Au XIXe siècle, le voyage sans arme est l’apanage des biens nés. Le voyage est un art. Il est parfois mu par la politique qui entraîne l’exil, un jeu de cache-cache avec les espions du pouvoir. D’autres fois, il est motivé par la rencontre avec un maître ou simplement par l’inspiration d’une ville italienne.
Un voile de lettres estompe ma vue ; certains mots font rougir.
Les pages défilent et mon Grand Tour devient pluriel. Mon voyage culturel est guidé par Wagner, Turner, Goethe, Chateaubriand, Stendhal, Lord Byron, Hugo, Lamartine… Et mes compagnes : Miss Batty, Madame de Staël ou encore George Sand.
Durant ces voyages, j’ai écrit. Beaucoup. Enfin, je me suis plutôt penché par-dessus l’épaule de ces artistes qui insufflaient leur vérité à ces pérégrinations. Indiscret, j’ai contemplé leurs romances épistolaires. Un voile de lettres estompe ma vue ; certains mots font rougir.
Raconter de tels voyages est parfois une véritable gageure. Parmi mes invraisemblables compagnons, il y a Mark Twain. Le spécialiste de l’entourloupe poétique. En sa compagnie, l’itinérance est un demi-mensonge ; alors, on apprécie à sa juste valeur sa demi-vérité. Sur ce lent glacier censé nous ramener en bas de la vallée, j’ai vainement attendu qu’il me raconte Huckleberry Finn, autre grand vagabond. Le romancier, lui, est un maître dans l’art des duels. Quoique maladroit, blessé lors de l’un d’eux alors qu’il n’en était que le témoin.
Et parfois, l’issue d’un duel vous enferme entre quatre murs. Petit saut dans le temps, d’un burlesque à l’autre. J’ai accompagné Xavier de Maistre dans cette demeure gentiment offerte par la République piémontaise. Le garçon est agité, il explore sa chambre dans les moindres recoins. Moi, je choisis la méthode Jack London, je vagabonde parmi les étoiles.
Ces errances littéraires sont éprouvantes. Elles conduisent à de nombreuses ramifications : découvrir encore un autre artiste, un nouveau bouquin, une peinture ou quelques notes de musique. En sillonnant ainsi la carte des routes empruntées avec ces étranges personnages, les trajectoires s’impriment sur mon visage. Ainsi naissent les rides. Culturellement, le planisphère change de dimension : les arts se forment du voyage.

