Lettre destinée à ce jeune homme de 17 ans
On n’a pas tous les jours l’occasion de se retrouver face à une lettre rédigée par soi-même, il y a plus de 30 ans. Par bonheur, j’ai une maman archiviste qui a partagé sur le groupe WhatsApp familial cette drôle de missive écrite à quelques heures de passer l’oral du bac de français.
Ces quelques lignes apposées sur une feuille de lycéen sont un témoignage précieux qui prouve qu’il m’a fallu en tout cas 20 ans de maturité supplémentaire pour devenir le lecteur qu’on attendait que je sois à 17 ans, capable d’apprécier ces auteurs, autrices, et ces textes mythiques de la littérature française.
« Mon très cher passé, il est difficile de me rappeler si cette lettre formulait une forme d’anxiété face à l’épreuve à venir ou au contraire une certaine confiance en ma mémoire des mots. Je t’ai vu peu concerné par l’apprentissage en classe – la tête déjà dans les nuages et le cœur souvent en fuite – tu passais, en revanche, de nombreuses heures, le soir, à apprendre par cœur les notes prises par tes camarades durant la journée : mathématiques, français, économie et droit, etc. Tu avais tristement perçu qu’il n’était pas nécessaire de comprendre les notions pour obtenir de bonnes notes, mais bien de recracher très consciencieusement, et à la virgule près, les paroles de l’enseignant ou de l’enseignante.
« Apprendre à croire, cela nous aurait suffi » Raphaël – Album, Hôtel de l’univers.
Saches, mon très cher passé, que je ne suis pas vraiment d’accord avec toi lorsque tu affirmes avec l’imprudence de ton adolescence : « À quoi cela sert-il ? Dans l’heure qui suit mon passage à l’oral, j’aurais tout oublié. » Certes, tu ne t’es pas encore repenché sur les cas de Queneau ou de Flaubert, mais le grand Hugo, le rêveur Rousseau ou encore l’anarchiste Reclus bercent certains de tes/mes songes actuels.
Revoir cette feuille m’incite à penser que j’ai finalement souvent écrit, mais que je n’en avais pas spécialement conscience. De mes textes passés, je me souviens surtout de ceux griffonnés à l’occasion de voyages.
Cher passé, ce que tes profs t’ont enseigné et ont planté en nous, ce sont les graines d’un intérêt en devenir pour les jolis textes et les mots pensés avec soin. Une sorte de complément aux nombreux récits d’aventuriers que tu dévorais déjà. L’une des preuves les plus flagrantes, c’est que tu écris en ce 22 juin 1993, à quelques heures de passer le bac, un de ces textes personnels, du même genre que ceux que nous balançons ensemble, en 2025, sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, tes pensées ont quitté cette chambre du Val d’Oise pour s’étaler sur un blog destiné à celles et ceux qui voudront bien le lire. »

