31
Jan
2026
5

Le sonneur de cloches

Mon ami Olivier fricote environ deux fois par mois avec deux dames, Marie et Madeleine. Les belles lui font prendre de la hauteur sur les joies et les peines de ce monde : mon camarade est le dernier sonneur de cloches du Grand Chasseral.

Lorsqu’on se rencontre avec Olivier, c’est bien souvent autour d’un feu de bois en forêt. Sur la braise, un caquelon de fondue se laisse caresser par la chaleur et les émanations du fromage chatouillent nos ventres affamés. Je connaissais son activité particulière, il l’avait parfois évoquée. En ce soir de novembre 2025, nous avons enfin fixé un rendez-vous. Je viendrai à la démonstration qu’il organise dans deux mois.

Le petit village de Vauffelin (commune fusionnée de Sauge) est situé à 700 mètres d’altitude. C’est une localité pittoresque du Grand Chasseral. On le rejoint en quittant l’axe Bienne-Tavannes pour s’embrancher sur une petite route sinueuse qui débouche ensuite sur une longue ligne droite bordée de pâturages.

Deux fées reliées au divin sont cachées dans le clocher. Elles ont un caractère bien trempé et des courbes audacieuses. 

Ce samedi 31 janvier, le temps est brumeux et humide, le froid pénétrant. En entrant dans l’église réformée, l’ambiance change. L’air chaud est vraiment le bienvenu. « Les restes d’un mariage célébré quelques heures plus tôt » explique la dame qui accueille les huit curieux et curieuses – 6 adultes et 2 enfants – venus découvrir les amours secrètes de ce cher Olivier.

Une passion, ça se partage

Deux fées reliées au divin sont cachées dans le clocher. Elles ont un caractère bien trempé et des courbes audacieuses. Parmi les hôtes du jour, il y a des représentants de la Guilde des carillonneurs et campanologues suisses (GCCS). Les trois hommes viennent du Canton de Fribourg. En vadrouille pour la journée, ils sont venus à la rencontre d’Olivier. Après, ils iront écouter d’autres cloches, celles de l’Église Saint-Paul, à Bienne. Claude-Michaël est un véritable passionné, il tient un blog sur le sujet. Si petit, Obelix était tombé dans une marmite, lui levait plutôt les yeux au ciel : « J’étais dans mon landau et déjà j’essayais d’attraper les cloches. Plus tard, mon père m’a accompagné dans tous les clochers que je voulais visiter. » À l’adolescence, il se détourne de cette passion qui n’est pas vraiment idéale pour se faire des copains. « Dans les années 2000, je découvre qu’il y a d’autres passionnés et une passion, ça se partage. J’ai appris plein de choses intéressantes sur l’entretien et la réparation des cloches. »

Dans le clocher, il y fait frais. Le maître des lieux invite l’assistance, par petits groupes, à admirer et à essayer les deux vedettes. « L’une d’elle est la plus vieille cloche du Jura bernois… mais on ne sait pas laquelle c’est », plaisante Olivier. Les deux héroïnes ont eu une vie trépidante. « Durant la campagne de Napoléon, les habitants de Vauffelin les ont cachées afin d’éviter qu’elles ne soient fondues pour être transformées en canon. »

Chacun y va de son rythme en fonction de ses connaissances. Marie et Madeleine tintent. Les spécialistes remarquent que l’une des deux ne tient pas la même cadence que l’autre. Le béotien que je suis n’y voit aucune différence.

Puis Olivier empoigne les cordes et débute un mouvement d’une régularité sans faille. Ses deux amoureuses carillonnent. Les sons se propagent dans le village et voltigent entre les montagnes. Ici, point de mécanique pour s’immiscer dans la relation du trio. Cette musique qui émane du clocher est un temps précieux offert aux villageoises et aux villageois. Elle démontre que, là-haut, quelqu’un partage leur joie ou se préoccupe de leur peine.

On peut s’amuser des éventuelles imperfections du musicien lorsque le rythme lui échappe un peu. Mais, le dernier sonneur de cloches de la région tient entre ses mains une tradition peu commune qu’il convient de maintenir. C’est le protecteur d’une courroie de transmission morale sonore, hors du temps, qui est merveilleusement humaine.

Olivier, Marie et Madeleine en écoute