10
Mai
2026
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Vengeance et espoir

Mon père, dont l’esprit cartésien le porte plutôt du côté des mathématiques que de la littérature, citait pourtant souvent Le Cid durant ma jeunesse. Comptabiliser les pieds des vers de cette pièce de théâtre du XVIIe siècle était peut-être une occupation qui relevait de son appétence pour le calcul.

Je n’ai pas souvenir d’avoir lu le Cid à l’école. Peut-être en ai-je étudié quelques extraits. Toutefois, la réputation de cette pièce est telle qu’on connaît tous quelques rimes issues du texte de Pierre Corneille : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. »

La bande dessinée Ketsudan de Mud et Julien Motteler est une adaptation audacieuse du Cid. Ils transposent l’action de la pièce, de la Castille du XIe siècle au Japon médiéval. Une merveilleuse idée puisque le pays du soleil levant érige l’honneur en valeur absolue. Lire la bande dessinée m’a invité à découvrir le texte original – la version de 1637. En effet, Pierre Corneille a modifié son texte tout au long de sa vie pour aboutir à une nouvelle mouture en 1660. L’adaptation du scénariste Mud, avec Ketsudan, est tout simplement magnifique !

Chimène et Rodrigue sont deux amants tourmentés par le poids des traditions. Leur amour est mis à l’épreuve de l’honneur et de l’esprit de vengeance. Rodrigue a tué le père de sa belle pour laver l’affront qu’il avait fait au sien. Quelque temps plus tard, le jeune homme par son courage face aux envahisseurs devient le héros de la Castille. Il est protégé par le roi, au grand dam de Chimène qui ne peut obtenir la justice qu’elle réclame à corps et à cri. En elle, l’amour et l’honneur bataillent.

Lire, à quelques jours d’intervalle, la bande dessinée et le récit de Corneille est un véritable émerveillement. Au-delà du jeu des 7 différences, on s’attelle à mieux comprendre le texte et à constater que Le Seigneur (le Cid) et l’Obstiné (Ketsudan) sont des œuvres qui dialoguent ensemble. Ma chronique pour les amis de la BD est en attente de publication. Je me réjouis d’en partager bientôt le contenu.

L’amour triomphe toujours

De la vengeance, il en est également question dans le livre La collusion du journaliste Paul Gasnier. Ce dernier travaille pour l’émission Quotidien, diffusée sur la chaîne TMC. En 2022, son travail l’amène à suivre un candidat populiste à l’élection présidentielle française. Le 30 juillet 1932, Joseph Kessel avait suivi pour le compte du journal Le Matin le discours et l’ascension haineuse d’Adolf Hittler. Il y était anonyme, au contraire de Paul Gasnier et de son équipe qui étaient identifiables. Les journalistes ont été reçus à coup d’insultes, de « cassez-vous » et autres quolibets destinés à faire taire et fuir la presse, leur reprochant d’être du côté de la racaille. Ce dernier terme s’ancre dans l’esprit du journaliste. Il résonne avec son histoire personnelle. : 10 ans auparavant, sa maman est décédée à Lyon, percutée par un jeune homme de banlieue sur une moto-cross en plein rodéo urbain. Paul Gasnier aurait pu sombrer dans la vengeance et la haine. Il choisit l’écriture pour retracer le destin de deux familles lyonnaises dont les histoires se sont heurtées, le type de fait-divers utilisé pour dresser « une partie de l’opinion contre l’autre. » Son enquête, qui l’amène à dialoguer avec la sœur du motard, lave l’honneur de l’humanité. C’est une véritable leçon d’humilité.

Croire en l’humanité

Cette semaine, par un curieux hasard, mon fils a découvert cette citation : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » Dans le Cid, le Comte de Gormas et Don Rodrigue sont face à face, le second prêt à venger l’honneur de son père. Le premier, combattant de renom, sauveur du royaume à différentes occasions, dédaigne l’idée de se battre contre ce jeune homme inexpérimenté qui n’est pas digne de lui. Il lui balance donc cette pique assassine. Le duel a lieu, le Comte est tué et les tourments de Rodrigue débutent. Mon fils interprète cette phrase comme une prise de risque à prendre pour accentuer une sorte de fierté, un mantra, notamment lorsqu’il affronte des adversaires plus forts que lui au judo.

Entre La collusion et Le Cid, il y a ces drames familiaux : un fils qui perd sa mère dans un accident de la circulation, une fille dont le père est tué par son fiancé lors d’un duel. Ces deux histoires se rejoignent par-delà les siècles : à la fin, l’amour triomphe toujours du désir de vengeance. C’est une véritable note d’espoir pour croire encore et toujours en l’humanité.