Maux matinaux
Je ne suis pas du matin, ni du soir d’ailleurs. À peine de la journée, en vérité. La nuit, je tâche de sommeiller. Au réveil, on peut effacer une léthargie mentale trop consistante de différentes manières. Il y a le défilement digital qui asphyxie l’attention. Le doigt en guise de zappette sur la lumière bleue. C’est bien trop souvent ma solution de facilité.
Comme alternative, il y a les mots, ceux qui montent et descendent en flèche, et ceux qui se dégustent et caressent l’âme. Pour les premiers, je débute. Petit à petit, j’habitue mon esprit à une petite mécanique cérébrale appliquée, destinée à amadouer la négation du réveil. Dans la seconde catégorie, il y a l’ami Christian Bobin, maître dans l’art de détourner le sens premier des mots. Il les enchante. Devant nous, se construit un bateau dont la coque est un aggloméré de phrases insubmersibles. Son voilier littéraire baigne dans un océan de poésie. Il transforme un papillon blanc en propriétaire terrien ou une feuille de cerisier en lettre d’amour.
Rêver avec Christian Bobin
Sous sa plume, l’imaginaire de Bobin prend forme, chaque mot est une intelligence réelle et chaque livre une déclaration passionnée. Lui, irrigue le papier de son sang d’encre ; le son du contact entre la pointe de la mine et la feuille battant au rythme de son cœur. Il est d’une beauté éclatante, le camarade poète. Dans Une nuit du cœur, il invite à ressentir le pouls de l’Abbatiale de Conques. Une entrée sur le XIe siècle. Et toujours les livres en chacun. »Dans le village de Conques, il y a deux librairies, sans compter les visages que l’on croise. »
Mon cœur a suivi la lumineuse trace d’un renard.
Christian Bobin est décédé en 2022. « Un mort, c’est quelqu’un qui se lève de sa chaise et gagne la chambre du fond en disant : « Je vais réfléchir. » Ses yeux se ferment. Le mal du monde ne l’atteint plus. Une poignée de myosotis dans un verre d’eau, ça, oui, il continue, les paupières closes, à le voir. » Quand je lis les pages de l’écrivain, c’est comme s’il me balançait à la figure sa prose extraordinaire, me conviant à mater les horreurs de notre monde à coup d’épée poétique. « Les poètes sont les seuls militaires que j’aime », dévoile-t-il.
Cette semaine, à deux reprises, des oiseaux m’ont invité à ralentir la vitesse de ma conduite automobile en planant juste devant moi. Un signe de la divine nature pour se soustraire aux radars du monde moderne, m’expliquerait Bobin. Toujours cette semaine : rentrant d’une séance tardive, entouré de nuit, mon cœur a suivi la lumineuse trace d’un renard. Le rouquin m’a offert un magnifique jeu de piste pour percer du regard la noirceur environnante. D’un battement de cils, j’ai écarté le rideau obscur. Derrière, la calligraphie des alphabets scintillait, les lettres folâtraient entre elles, insaisissables. Bobin les aurait empruntés rien qu’un tout petit instant, car il est modeste le bougre, le temps de s’acquitter d’une dette lyrique à l’égard d’une femme ou d’un lieu.
Moi, je ne resterais qu’un lecteur admiratif de sa capacité à m’é(mer)veiller.

