Tricycle jaune
Il y a mille (fausses) raisons de renoncer à sa routine vélo-boulot : le mauvais temps, les rendez-vous, un désert mental… Pourtant, un petit coup de pédale (un tricycle jaune) et la machine à rêve se ranime.
.Entre deux chansons qui expriment le chaos de son esprit, le camarade Damien Saez laisse filtrer certaines ballades dont il a le secret. Ce sont des airs qui irriguent le cœur d’un fluide anesthésiant propre à séduire les âmes esseulées. Celui-ci débarque sans prévenir dans mes écouteurs de « pédaleur » maussade.
Le premier vers dissipe les doutes : « Au gré des vents sur mon tricycle jaune… » Me voici cueilli par une fable poétique. Moi, mon vélo et la brise hivernale en guise de compagne, sommes unis par la mélodie. Les pensées circonscrites à la boîte crânienne s’isolent de l’environnement extérieur. Autour de moi, plus de voiture, aucune route ou pancarte électorale. Mes roues se détachent de la route au rythme des paroles. « Quand au-dessus des villes nous, nous volons sur les ailes du tricycle jaune… »
« Que tous les gens sans poésie se marrent
De me voir pédaler comme un galérien sur mon tricycle jaune »
La guitare de Saez embrasse mes contemplations. Le regard est le fil, ténu, de ma connexion avec le monde extérieur. J’ai ce regret de ne pas maîtriser l’art du dessin. Il y a tellement de belles images à esquisser, à « dépeindre de mon esprit » (une jolie expression lue récemment) pour les transposer sur une prévenante feuille de papier. Je rêve d’assumer un trait grossier, d’une belle imperfection humaine. Un peu à l’image de la géographie des mots que je cisèle patiemment, textes après textes. Parfois boiteux, mais largement préférés à la ligne parfaite bétonnée par la machine à pomper les ressources de la Terre.
Se rendre à la nature
Mon trajet aérien se poursuit dans cette belle aquarelle. Elle est vivante. Bagarrée et lumineuse. Il y a ce tricycle jaune piloté par Saez qui virevolte autour de mon âme décolérée et de mon vélo décoloré. Le bleu du ciel, le vert des prés ou le blanc des nuages bousculent mes incertitudes. De là-haut, même le gris du bitume aspire à une forme de liberté nouvelle : comme une envie de rendre ses molécules à la nature.
5 kilomètres à vélo, c’est une mini-vie de bohème toute en couleurs et en douceurs. Un espace de lutte contre la solitude et une injection énergétique pour cohabiter avec la réalité. Parfois, il suffit d’un petit tricycle jaune pour y parvenir.
Le mauvais temps, les rendez-vous ou le désert mental ne peuvent définitivement pas ferrailler contre les poètes. À deux ou trois roues, que roule l’aventure. De l’enfance à la vieillesse !
« …Que le trafic sera bloqué au péage Il y en aura un que tu verras passer
Ce sera le tricycle jaune »

