19
Mar
2026
4

Ta lettre

À quand remonte la dernière lettre manuscrite que vous avez rédigée ? Moi, c’était hier. Il y avait dans cette démarche la volonté de couper – pour un instant – la mécanique de l’instantané et de la digitalisation des échanges.

En décembre 2025, mon camarade Serge, un artiste delémontain que je ne vois que trop rarement, m’avait fait parvenir ses habituels vœux de nouvel an. En créatif qu’il est, ses envois postaux sont toujours surprenants : des œuvres d’art que je conserve précieusement, année après année.

Toutefois, je suis un médiocre correspondant. Le mois de mars est arrivé et je n’ai toujours pas répondu à mon camarade. Un matin, je me suis tâté. Je vais lui envoyer un message WhatsApp… Puis, je me suis réveillé. Il s’agit d’être à la hauteur de ses magnifiques envois. J’ai donc décidé de lui écrire une lettre. Une vraie, manuscrite. De celles qui convient l’auteur à penser intensément à son destinataire. Je me suis donc lancé.

Il s’agit de ma deuxième lettre manuscrite de l’année. La première était une invitation adressée à Bertrand Piccard (osons rêver !) en vue de l’édition 2026 de Tramlabulle. Elle débutait ainsi : « Rédiger une lettre manuscrite pour évoquer les domaines de la technique est, j’espère, une approche assez originale. »

Ma lettre pour Serge a débuté par une excuse, mais surtout par un remerciement qui va au-delà de ses vœux de bonne année. L’homme est inspirant. En 2022, nous avions travaillé ensemble sur un projet « d’histoires de vie » à l’occasion de la Rencontre photographique de Tramelan. Moi, le micro tendu vers des personnes âgées, Serge derrière son appareil photo pour immortaliser l’émotion d’un souvenir douloureux. Je questionnais les pensionnaires de ce home sur la manière dont ils avaient vécu la période de confinement liée au Covid. Chacun d’entre eux avait apporté un objet précieux qui symbolisait ce moment d’éloignement – Les familles ne pouvaient plus les visiter – Il y eu un tricot, une maquette de bateau, des légumes, un livre… Cet instant d’humanité fut intense ! Les paroles ne se sont pas envolées : sous chaque portrait, nous avons imprimé une phrase clé.

Au début de l’ère Internet, j’ai eu différents correspondants sur des chat en ligne. Curieusement, nous dépassions la conversation digitale en débutant des relations épistolaires. Avec certains, elles étaient parfois très soutenues. Bien plus tard, je m’étais inscrit à un site qui consistait à envoyer des cartes postales à des inconnus. Dans notre profil, on pouvait décrire les cartes que nous aimerions recevoir. Sur le mien : des cartes avec des vélos.

Aujourd’hui, j’ai posté ma lettre destinée à Serge. Je pense déjà aux suivantes et aux prochains destinataires : des dizaines de visages me viennent en tête. L’expérience de l’écriture manuscrite est enivrante. Je vais donc continuer, un poil par égoïsme. Je me fais plaisir. Il n’y aura aucune logique de préférence. Elles seront écrites au gré de l’inspiration et de l’envie : un objet, une phrase clé ou une situation comme déclencheur de la plume.

Je ne m’impose ni rythme ni délai pour cette expérience. Surtout, je la veux non contraignante pour le destinataire. Aucune réponse n’est exigée. Je me réjouis simplement de semer au gré de l’imagination ces pages manuscrites. Ce seront les feuilles éparpillées du carnet de mes pensées.